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A cheval entre deux mondes

15 avril 2008 4 commentaires

Vendredi 22 février 2008, Turquie, Iran
Drapeau Turquie Drapeau Iranien

Dernière ligne droite avant l’Iran. Avant la frontière, Coralie endosse le long manteau de laine conforme aux mœurs du pays et prend soin d’ajuster le voile qu’elle ne devra plus quitter durant notre séjour sur le territoire Perse.

Il fallut 1h30 pour remplir les formalités et le carnet de passage en douane du véhicule, mais étonnamment, aucun douanier ne posa même le regard sur Rustine et nous passons en Iran sans aucune fouille.

Les panneaux sont indéchiffrables et la circulation devient soudainement anarchique. Tout le monde nous salue et nous souhaitent la bienvenue.

Si nous découvrons avec joie la gaieté des iraniens, nous nous frottons aussi aux premiers aléas qui marquent inévitablement toute arrivée dans un nouveau pays.

Pour l’Iran, l’adaptation la moins évidente concerne la devise monétaire ; si le Rial est le cours officiel, les iraniens ne parlent qu’en Tomans. Un Toman correspond à 1/10ème de Rial et il ne faut accumuler pas moins de 14 000 Rials pour atteindre un Euro. Les prix affichés – quand ils le sont- sont le plus souvent exprimés en Tomans, plus rarement en Rial (dans les boutiques de standing de Téhéran) mais ne comprennent en aucun cas l’unité monétaire et c’est au chaland d’avoir le bon sens nécessaire pour déduire s’il s’agit de Rials ou de Tomans. Un vrai casse tête pour le nouveau venu.

Afin de régler l’assurance de Rustine, changer l’argent nécessaire et se renseigner sur le rationnement de l’essence (qui est imposé en Iran depuis 6 mois), nous devons faire halte à la prochaine ville digne de ce nom : Maku.

Ce petit bourg s’allonge sur 10 kilomètres, au fond d’une vallée escarpée. Deux abruptes parois rocheuses interdisent tout développement autre que dans le sens de la vallée.

Jeudi 21 février 2008, Turquie
Drapeau Turquie

Juché sur le flanc de la montagne voisine, le palais d’Ishapasha surplombe la ville et la vallée entière. Malgré la rude ascension, Rustine parvînt à l’atteindre sans trop de peine. La situation de l’édifice, faisant face aux contreforts enneigés du Caucase, en fait un lieu magique. Malgré une restauration quelque peu outrancière, le palais est un joyau d’architecture.

Ishapasha, Dogubayazit 2

Ishapasha, Dogubayazit 1

Ishapasha, Dogubayazit 3

Mercredi 20 février 2008, Turquie
Drapeau Turquie

Enfin le jour « j », celui du départ. Erzurum aura été une escale forcée mais agréable. La neige a cessé de tomber. Rustine, bien qu’ayant subi de nombreux dommages dus au climat, est prête à reprendre la route. Nous quittons l’hôtel Guller, saluons Michaël, et nous engageons sur la route de l’Est, celle de Dogubayazit.

Sur la route de Dogubayazit

Un vent glacial s’est levé. Après quelques kilomètres, les chaînes se brisent l’une après l’autre sur la glace qui recouvre le bitume crevassé. Nous les rafistolons avec de simples anneaux de portes clefs. Accroupis devant la voiture, nous sommes fouettés par les rafales glaciales à qui aucun relief ne fait barrage. Nous avons parcourus 15 kilomètres en une heure.

Nous sommes néanmoins consolés par le paysage magnifique. Le merveilleux Mont Ararat se dévoile devant nous. La terre rougeâtre de ses versants prend des reflets roses avec le soleil couchant. A l’issue du grand déluge, Noé aurait échoué avec son arche et ses occupants sur ses flancs.

Mont Ararat 1

Plus récemment, Nicolas Bouvier, en passant sur cette même route quelques 55 ans avant nous écrivit : « De longues distances séparent les villages. Pour une raison ou pour une autre, il peut arriver qu’on arrête la voiture et passe la fin de la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l’eau bouillir sur les primus à l’abri d’une roue. Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brulants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent…et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le chercher un jour.

On s’étire, on fait quelques pas, pesant moins qu’un kilo et le mot « bonheur » paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qu’il vous arrive ».

Bouvier finit ainsi : « Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que les autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie vous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur ».

Au détour d’une colline, Dogubayazit apparaît timidement. Erigée au pied de l’Ararat, ce géant de 5137m, la ville semble faire preuve d’une extrême humilité.

Mont Ararat 2

Mont Ararat 3

Mont Ararat 4

Mardi 19 février 2008, Turquie
Drapeau Turquie

Faux départ. Probablement grippés par le froid, les essuie-glaces ne donnent plus et de lourds flocons balayent le ciel. Nous ne partirons pas ce matin. Une fois de plus, nos doigts sont mis à dure épreuve : toute la journée dans le froid mordant, avec l’aide de Michael, nous tentons en vain de réparer le mécanisme défectueux. Derrière la vitre de l’hôtel, Coralie refait le monde avec Assan, un policier curieux, qui vit en elle l’opportunité inespérée d’approfondir ces 3 mots d’anglais.

Découragés par notre échec, nous décidons de profiter de notre fin de journée pour faire réparer nos deux roues de secours crevées depuis quelque temps. Au coin de la rue, nous dégottons un de ces fameux « otolastics » qui sauvent la mise de bien des routiers malchanceux. Un vieil homme devant la cabane nous y fait entrer et, analysant le problème, rejoint tranquillement le petit atelier. Des machines imposantes et rouillées baignent dans l’huile de vidange. Elles semblent ne pas avoir été utilisées depuis des décennies. Chaque fil électrique est dénudé, rafistolé mille fois. Une profusion d’outils tout aussi désuets couvre les murs dans un désordre indéfinissable. Notre réparateur scrute alors chacun d’entre eux, puis reconsidère à plusieurs reprises nos pneumatiques. Il semble découvrir pour la première fois le travail qui l’attend. En voyant la machine pressurisée pour déchausser la chambre à air, il empoigne une de nos roues et la cale sur l’appareil. Il expérimente alors chacune des pédales pour actionner l’engin sans trop de conviction. Il nous semble clair qu’il ne s’agit pas de l’homme de la maison. A son grand soulagement, un voisin qui n’a pas vraiment l’air plus dégourdi tape à la porte, et rassuré, le vieil homme lui donne les directives de travail. Voila une bien belle équipe ! Le pistolet de pression est un véritable casse-tête pour le drôle de binôme. Nous nous interposons humblement pour les mettre sur la voie, et une fois la chambre à air écartée du pneu, nos deux hommes, sentant une résistance, se mettent à la tirer comme des mules sans avoir pris soins de déloger la valve de son embrasure. Un peu gêné, nous nous permettons une fois de plus d’intervenir avant qu’ils ne l’arrachent (c’est que les chambres à air de cette taille sont rares par ici). En trouvant la perforation, les deux benêts se mettent d’accord pour enfoncer à cet endroit précis un énorme clou qui bouchera l’orifice lors de la recherche d’un éventuel trou supplémentaire. Lorsque notre « sauveur » s’arme d’une grossière ponceuse poussée à pleine vitesse, nous commençons à avoir de sérieux doute quant à la durée de vie de notre chambre à air. Soucieux de donner l’illusion qu’il maîtrise la situation, notre homme applique l’anneau de latex sur une presse hydraulique chauffée à la plus haute température. Sans même avoir le temps de nous insurger, il nous fait comprendre en turc que c’est l’heure de la prière, et sans ajouter un mot, s’agenouille sur sont petit tapis crasseux. Nous sommes bouches bées. Perdant notre patience, nous attendrons néanmoins la fin du culte pour lui dire ce qu’on pense de ses méthodes, en espérant alors sauver ce qui peut encore l’être. Mais les sourates coraniques eurent raison du caoutchouc et quand le vieil homme se releva, il fallut avoir beaucoup d’imagination pour reconnaître en ce lambeau de latex un semblant de chambre à air.

Retrouvant l’agent Assan, ce dernier, constatant nos échecs accumulés lors de cette journée déplorable, nous propose de reprendre du poil de la bête en dégustant une « pide » (pizza turque) en compagnie de son professeur d’anglais convié pour l’occasion.

Du vendredi 8 février au lundi 18 février 2008, Turquie
Drapeau Turquie

Les dix jours se sont rapidement transformés en treize jours. Cette courte période sédentaire dans cette ville -dans laquelle nous ne nous serions probablement arrêtés en d’autres circonstances – nous permet de poser un nouveau regard sur la vie turque. Comme la plupart de nos contemporains, notre activité principale reste l’ingestion de litres de thé.

Erzurum

Nous profitons aussi des plaisirs du hammam qui font la réputation de la ville et qui, au détour des ruelles exigües, cachent dans leurs humbles pagnes colorés les habitués des lieux à la morphologie ventripotente, aux moustaches généreuses, et aux testicules vagabonds. Ces hammams dont se dégagent une atmosphère décontractée et bon-enfant, nous ravivent le corps et l’esprit, tout deux engourdis par la rigueur du climat.

Parfois, aux premières heures du jour, la chaleur des rayons du soleil détachent les énormes stalactites qui bordent les hauts toits du centre ville. Véritables épées de Damoclès, ces pics de glace menacent chaque seconde les passants flânant sur les trottoirs, à quelques 10m en contrebas. C’est ainsi que l’un de ces glaçons démoniaques a choisi notre innocent véhicule comme point d’atterrissage. Non content de briser plusieurs phares de Rustine, ce morceau de glace de 5kg traversa purement et simplement la bâche du toit qu’il nous a fallu réparer avec les moyens du bord : notre kit de couture, en doublant le fil, nous permettra de recoudre la déchirure que nous consoliderons avec un patch de réparation pour toile de tente…Mais à -26°C, la tâche n’est pas aisée ! Et comment trouver en pleine rue et par cette température un fer à repasser indispensable pour fixer notre réparation ? Le patron du resto d’à coté accepte généreusement de mettre sur ses fourneaux notre théière pleine d’eau. En rejoignant rapidement le lieu des réparations, l’eau reste suffisamment chaude pour agir sur la colle, et en répétant ce petit manège une demi-douzaine de fois, le résultat s’avère très satisfaisant…Nous espérons du moins qu’il tiendra le coup jusqu’à la fin de l’hiver.

Réparation de la capote 1

Réparation de la capote 2

Réparation de la capote 3

Notre nouvelle vie dans le quartier se solde par de nombreuses rencontres. Notamment celle d’Esla, d’Ece, de Mikail, d’Akut et de leur merveilleuse équipe. Ces jeunes étudiants se mobilisent pour la promotion de cette région oubliée du tourisme. Soucieux de faire découvrir les curiosités de leur terroir et avides de rencontres, ils sont à l’origine de la création d’une association bénévole qui épaule, pour ne pas dire qui supplée, un office du tourisme incompétent.

La belle équipe d’Erzurum

Nous partageons avec cette belle équipe de très bons moments. Nous n’oublierons pas la frénésie de notre dernière soirée à Erzurum passée en leur compagnie sur la piste de danse d’un des rares « bar -dancing » de la ville. Si l’on y boit que du thé, l’enivrement provient de la danse : jouant des morceaux mêlant chansons traditionnelles et boites à rythmes, les musiciens font l’unanimité. Les pas de danses ont un petit quelque chose de nos balettis occitans ou nos festnoz bretons. Entre nos amis gominés pour l’occasion et leurs cavalières mises sur leur 31, nous nous appliquons à tenir la cadence, non sans se faire surprendre par quelques soubresauts inopinés qui trahissent notre inexpérience.

Sur le dance-floor

Enfin, après un long séjour dans le grand froid nous nous voyons recevoir nos sésames. Bien que notre séjour n’aie pas été désagréable, nous sommes ravis de cette nouvelle et prévoyons notre départ pas plus tard que demain matin.

4 commentaires »

  • Sam dit :

    Très joli cet extrait du livre de Nicolas Bouvier. Une fois mon bouquin A l’est d’Eden de Steinbeck terminé, je m’attaquerai à celui-là, pour presque voyager en votre compagnie.
    Je suis très content de vous relire à nouveau, vos textes sont toujours aussi plaisant à lire et vos photos superbes.
    Bonne route à vous !

  • clarisse dit :

    Je guette vos messages depuis un mois et suis ravie de pouvoir enfin retrouver un nouvel épisode de mon feuilleton préféré!
    Je ne sais pas si c’est la relecture de Nicolas Bouvier, mais vos écrits sont encore plus riches qu’avant. Continuez à nous régaler, à vous régaler….et bon vent!
    Restez prudent!

    PS: Coralie est très mignonne avec son voile

  • mikail :) dit :

    hi Fabien & Coren
    l reading your web page and watch your pictures abaut all country… l think so you are at india now. good way for you.
    we was gived to ‘masallah’ ‘turkis flag’ and ‘ ertuel..erzurum tourism envoies assacation flag for put your car for some picture send us. but we have not its pic.. pls ll you send to us it :)
    take care
    good luck :)
    your turkish friends

  • celine d alsace dit :

    quelle poesie dans votre ecriture! un plaisir de lire vos textes!

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