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Sur les routes de l’Azerbaïdjan iranien

15 avril 2008 7 commentaires

Du Mercredi 27 février 2008 au Vendredi 7 mars 2008, Iran
Drapeau Iranien

Nous quittons Zanjan pour la capitale, Téhéran. Sur la route, nous devons redoubler de vigilance : les automobilistes, en nous voyant, se précipitent à notre niveau, nous font des queues de poissons pour nous photographier, se laissent doubler pour mieux observer notre fidèle bicylindre, puis accélèrent à nouveau. Surexcités, ils en oublient les plus élémentaires mesures de sécurité. Le trafic encombré et la vitesse n’ont plus aucune importance ; il s’agit surtout de ne rien manquer de ce drôle de véhicule. Nous répondons brièvement à leurs saluts et leurs encouragements avec un sourire un peu angoissé, scrutant les camions qui surgissent à pleine vitesse sur la voie opposée.

Les dunes de sable vert ondulent jusqu’à l’horizon.

De nombreux détails, invisibles pour l’œil inattentif, témoignent de l’évolution de notre voyage.

Tout d’abord la langue s’est transformée : le turc-azéri, un peu brut s’est adoucit, a pris des rondeurs et de la légèreté pour laisser place au farsi, la langue perse, chantante et voluptueuse. Les interrogations restent suspendues en l’air comme si aucune réponse n’était réellement attendue.

Le deuxième changement notoire concerne le thé. Ou plutôt, le sucre qui l’accompagne. Ici, plus de cuillère: il s’agit de caler entre ces incisives un morceau de ce sucre grossier qui provient d’énormes cônes compacts que l’on martèle pour le fractionner. Le liquide est alors filtré à chaque gorgée et il n’est chose aisée de faire durer le morceau jusqu’aux dernières gouttes de thé.

Service du thé

Du coté religieux, nous sommes passé de l’Islam sunnite de Turquie à celui de confession chi’ite, des partisans d’Ali. Le premier, celui des cinq prières et de la dynastie des Omeyyades est majoritaire dans l’intégralité des pays musulmans, exceptés l’Irak et l’Iran. L’Iran est cependant le seul régime chi’ite au monde. Les particularités de cette confession touchent ses adeptes jusqu’au plus profond de leur mode de vie. Ils ne respectent quotidiennement que 3 appels à la prière et vénèrent un culte particulier à la mémoire des 12 Imams (raisons des très nombreux jours fériés qui paralysent régulièrement le pays entier), des martyrs et des défunts en général.

Procession religieuse

Mais, parmi tous les changements caractéristiques de notre arrivée au cœur de la Perse, celui qui restera dans notre esprit et celui de tout voyageur, c’est le bleu. Ce bleu persan que nous retrouvons partout, jusque dans les yeux des iraniens. Un bleu profond, léger, presque turquoise qui séduit et apaise, impose la sérénité et l’admiration. Certains regards laissent littéralement bouche-bée. Un bleu dont nous ne trouvons aucun équivalent chez nous.

Bleu Persan

Dès notre arrivée à la capitale, nous nous empressons de dégoter à Coralie une tenue adaptée aux températures printanières. Oubliant le long manteau de laine qui était de rigueur jusque là, nous nous mêlons aux jeunes iraniennes dans les prêts-à-porter de Téhéran. Bien qu’ayant mis le cap sur la populaire Valias’r Avenue, voie à la mode et très convoitée par la jeunesse moderne de la ville, Coralie a bien du mal à trouver une tenue colorée. Le noir est largement dominant dans les vitrines. Les jeunes vendeuses se ruent sur la cliente « venue de France ! » est sont toutes à ses petits soins.

Arrêt de bus

Un autre détail nous saute aux yeux : les mannequins en plastiques, contrairement à ceux qui aguichent le chaland dans nos boutiques européennes, n’ont ici aucune forme. Epouvantails niant en bloc les lignes féminines.

Cependant, l’élégance des Téhéranaises est incontestable. Malgré les interdits et le poids des regards, elles s’habillent avec goût et leurs hidjab sont rarement dépareillés de leurs tuniques. Aujourd’hui, (jour férié commémorant la mort de l’Imam Hussein – en Iran, on compte les jours ouvrables sur les doigts d’une main), les rues commerçantes sont envahies de mères et leurs filles. Véritables accros du shopping, elles profitent de leur temps libre pour dépenser leurs économies mensuelles.

Nous croisons de nombreux jeunes, des deux sexes, arborant fièrement un pansement immaculé sur le bout de leur nez. Se faire refaire le nez est une mode qui fait fureur dans les beaux quartiers de la capitale. Parfois même, le bandage en question n’est qu’un artifice de style.

La mixité est absente du quotidien des jeunes iraniens. Du moins dans les textes, car il n’est pas rare qu’ils contournent les lois en se retrouvant entre amis sur Valias’r Avenue ou au cœur des nombreux parcs de la capitale. Ils peuvent alors, à l’abri des regards de la police et des « gardiens de la révolution », prendre un café avec le sexe opposé, s’échanger leurs numéros de portables.

Shopping à Téhéran

Il est difficile de rester plus d’une minute derrière un plan de ville, sourcils froncés, sans qu’une âme généreuse se précipite à notre secours, nous indique la direction de notre destination, ou nous pousse même dans sa voiture pour nous y emmener. Les iraniens, peut-être pour démentir l’image que leur gouvernement donne de leur pays au reste du monde, font preuve d’une grande générosité et de curiosité à l’égard des voyageurs. Ils sont très soucieux de faire oublier les préjugés qu’ont les étrangers sur leur pays et leur naturelle gentillesse marque généralement les visiteurs. Les cartes de visite qui s’accumulent au fond de nos poches sont souvent annotées d’un numéro de téléphone personnel que nous pouvons utiliser « for any problem ». Dans les embouteillages de la capitale, pas le temps de s’ennuyer : nous discutons avec nos voisins, on nous offre des cigarettes et les invitations se multiplient.

Ces manifestations de bienveillance tranchent avec les fresques établies par les services gouvernementaux sur les murs de la ville et qui fustigent avec haine les Etats-Unis et l’Etat d’Israël.

Fresques murales 1

Fresques murales 2 Fresques murales 3

Nous avons déposé nos bagages à l’hôtel Khazar Sea, petit établissement installé à l’ombre d’une ruelle du sud de la ville, près du Bazar. Notre chambre, que nous partageons avec un escadron de puces féroces, est située entre le quartier des antiquaires, celui des mécaniciens, et des planques des dealers.

Quartier du Bazar

Du toit de l’hotel

Nous resterons quelques jours dans le quartier, le temps de régler la suite du voyage, et notamment de trouver un moyen de traverser le Pakistan et de nous rendre en Inde. En effet, les autorisations nécessaires à la traversée du Pakistan par les terres ne sont pas délivrées par ces temps de hautes tensions politiques : l’ancien premier ministre, Mme Benazir Bhutto, portant dans sa candidature tous les espoirs d’une démocratie, s’est faite assassinée il y a quelques semaines ; les élections ont eu lieu il y a moins que ca encore ; et les attaques suicides se multiplient dans les grandes villes. Pour des raisons de sécurité, la plupart des ambassades européennes refusent les candidatures et les visas par les frontières terrestres sont rarement accordés.

Après plusieurs jours de recherches au sein de nombreuses institutions, des dizaines de kilomètres de marche dans les rues de cette capitale encombrée et polluée, d’innombrables coups de téléphone et autant d’heures d’attente sur les bancs des consulats, nos efforts ont portés leurs fruits. Nous pourrons exceptionnellement traverser le Pakistan par les terres. Bien sûr, nous avons de bons arguments concernant notre sécurité : Bashir, un camarade Pakistanais de mes études en Angleterre, aujourd’hui au ministère de l’Agriculture nous invite, dans le cadre du projet Noria, à participer et intervenir au Congrès International de l’Agriculture et de l’Environnement qui aura lieu à Quetta (Pakistan) début Avril. Ce dernier fait venir en notre honneur une escorte privée qui nous accompagnera de la frontière iranienne à Quetta, et traversera avec nous la zone du Baloutchistan, tant redoutée par nos diplomates.

D’autre part, un haut représentant français basé à Téhéran nous avoua qu’il avait vu, lors de ses vacances d’hiver en France, la diffusion de notre projet sur France3, chaîne partenaire du projet Noria. Il s’attendait alors à nous voir, tôt ou tard, passer dans le coin. Nous tenons d’ailleurs à le remercier pour son écoute et ses conseils.

Les rues de Téhéran sont loin d‘être pittoresques mais ne sont pas dépourvues d’intérêts:

Les djoubs sont une particularité bien iranienne. Ces canaux à ciel ouvert bordent les avenues du pays et les eaux des reliefs voisins y déferlent en emportant détritus et déchets urbains. Servant à l’origine à acheminer l’eau pour les besoins quotidiens, les djoubs ont donc une utilité bien différente aujourd’hui. Les plus impressionnants sont ceux de Valias’r Avenue, en plein cœur de Téhéran. Des platanes d’un demi-siècle plantent leurs racines dans ces flots incessants. Nous consacrerons une partie de notre projet à cette curiosité.

Les “djoubs”

Les vers du grand poète persan Hafez sont parfois récités dans la rue à qui voudra bien les entendre (bon nombre d’iraniens, paraît-il, en connaissent plusieurs passages par cœur).

De petits marchands tirant leur roulotte, proposent à la nuit tombée de délicieuses brochettes de betteraves arrosées de leur sirop, ou des barquettes d’énormes fèves aux multiples épices.

Vendeur de betteraves

Au levé du soleil, les téhéranais matinaux se régalent de « Kaleh Pach », petit déjeuner qui consiste en fait à se délecter de toutes parties du mouton que nous, délicats occidentaux que nous sommes, nous prendrions bien soin d’écarter avant de cuisiner la bête. Nous tentons l’expérience… sans les yeux s’il vous plaît ! ».

Kaleh Pach 1

Kaleh Pach 2

Kaleh Pach 3

Mais seuls les plus téméraires s’offrent aux aurores de telles ripailles et beaucoup se dirigent vers leurs boulangers. « Lavach » (galettes fines comme du papier) que le client époussette sur des grilles, « Nan » (pains plats) cuits sur des petits galets ou « baguettes » (pains viennois longs)…à chaque pain son boulanger.

Boulanger

Mardi 26 février 2008, Iran
Drapeau Iranien

Sur la vieille route entre Tabriz et Zanjan, nous retrouvons un paysage qui nous est familier. C’est le pont de Pol Dokhtar, près du village de Myaneh. Cet édifice fut immortalisé par Bouvier lors de son passage de l’ « Usage du Monde ».

Pont de Pol Dokhtar, Bouvier 1953

Pont de Pol Dokhtar, 2008

Sur la route, les montagnes de sables verts abritent de petits hameaux en torchis coupés du monde.

Un homme, sur le bord de la petite route, lui tourne le dos, assis contre son vélo rouillé. Pensif, ses yeux sous son chapeau de feutre scrutent l’horizon.

Zanjan est une halte peu empruntée par les voyageurs. On trouve dans les boutiques de son centre les meilleurs couteaux du pays. Son bazar compte de nombreux caravansérails qui sont inchangés depuis des siècles.

Caravansérail de Zanjan

Au détour d’une ruelle, nous croyons rêver. Nous ouvrons grand nos yeux. Mais oui ! Il s’agit bien d’une somptueuse deux-chevaux en parfait état qui brille de tous ses feux. Comment est-elle arrivée là ? Nous n’en saurons rien.

2CV iranienne 1

2CV iranienne 2


Lundi 25 février 2008, Iran

Drapeau Iranien

Notre séjour chez Ali et Roghi est très agréable. Pouya nous adopte vite et nous fait des monologues en turc-azéri dont nous ne pipons mot. Les plats préparés par Roghi sont divins. Nous dégustons nos premiers « dizis » (ragoût de mouton aux légumes que chacun doit piler méthodiquement pour en faire une sorte de purée), des « bademjuns » (aubergines) à toutes les sauces, des soupes (« asht ») d’orge. Ali, de son coté à pris deux jours sur ces vacances pour nous faire visiter sa ville. Toute la famille se met à nos petits soins avec un zèle presque gênant.

Tabriz est une ville encombrée. Elle fut, dans les textes anciens, considérée comme l’antre même du Paradis, le dernier sas avant le jardin d’Eden.

Un tapis Tabrizi dans le coffre d’une fameuse Paykan

Au bazar 2

Mais aujourd’hui, la ville séduit surtout par son bazar légendaire, vieux de plus de mille ans, long de 35km, renfermant plus de 7000 boutiques et 24 caravansérails. Loin des lumières clinquantes du Bazar d’Istanbul, celui de Tabriz recèle des trésors bien cachés, préservés du tourisme de masse et les activités qui l’animent sont d’une grande importance dans l’économie de la ville.

Suspendus au dessus des ruelles couvertes du bazar, des étendards noirs commémorent la mort d’un Imam. Ces célébrations sont si monnaie courantes que les drapeaux, rarement décrochés entre deux événements, y sont visibles presque constamment. Les symboles calligraphiés donnent au lieu un curieux mélange de grâce et de torpeur.

Ruelle du Bazar 1

Ruelle du Bazar 2

Les cours voûtées qui s’ouvrent sur chaque croisement regorgent des plus beaux tapis persans, tissés par les artisans de la région. Certains, en tailleurs, rapiècent ou fignolent ces joyaux de soie.

Tapis

Plus loin, des boutiques aussi grandes que des placards à balais présentent une multitude de fioles multicolores contenant autant de parfums aux noms mystérieux. Sur chacun d’eux, une étiquette désigne en farsi l’essence du précieux liquide. Cette écriture « arabisante » semble courir à reculons et paraît insaisissable. Elle participe au mysticisme de l’objet et de son contenu.

Des parfums aux noms magiques

Choix difficile

Plus loin encore, un vieil homme se cache derrière les vitres ternes d’une chapellerie d’une autre époque. Elle semble être là depuis des lustres. Les chapeaux de feutre de l’après-guerre côtoient les casquettes du début du siècle qui s’amoncellent autour des traditionnelles « Papakh » (toques azéries en astrakan).

Chapellier

En face, un vieillard a installé sur le sol une tête de mouton, abats et cervelle, qui feront le bonheur des Tabrizis matinaux pour leur petit déjeuné traditionnel, le « Kaleh Pach ».

Vendeur de Kaleh Pach

Un raffineur de sucre propose dans sa boutique immaculée toute sorte de cristaux…mais bien sûr, le « sucre-fromage », cette friandise ovale au goût mentholé occupe le premier étal.

Sucrier

Sucrier 2

Il n’est pas rare, en étant bien attentif, d’apercevoir certains « bazaris » égrainant de vieux bouliers pour compter leurs recettes. Quelquefois, de petites quantités de caviar échappées des grands marchands de la mer Caspienne échouent sur les étals des poissonniers.

Au bazar

En 1953, Tabriz a accueilli, bien malgré lui, Nicolas Bouvier, qui, surpris par la neige a dû se résoudre à passer de longs mois d’hiver sans pouvoir quitter la ville. En relisant son « Usage du Monde », nous nous sommes rendus sur les lieux de ses photos d’époque. En comparant ses clichés et les nôtres, nous avons une petite idée de l’évolution de la ville et des modes de vie des habitants.

Une mosquée de Tabriz, Bouvier 1953 (2)

Une mosquée de Tabriz, 2008 (2)

Seuls les pigeons sur les dômes des mosquées semblent inébranlables.

Une mosquée de Tabriz, Bouvier 1953

Une mosquée de Tabriz, 2008

Dimanche 24 février 2008, Iran
Drapeau Iranien

Nous échangeons nos adresses, serrons la main d’Ali Baba, lui exprimons toute notre reconnaissance et avec cette frustration que nous connaissons que trop bien, nous le quittons.

En descendant l’avenue de l’Imam Khomeini, vers l’Est, nous sommes surpris par un étrange spectacle : 4 Dyanes, ces cousines germaines des Deux-chevaux bordent la chaussée. Leur état n’est pas reluisant mais la surprise est telle que nous nous arrêtons et cherchons les propriétaires. Nous avions eu échos de la présence de Dyanes en Iran…mais de là à en croiser autant dans le premier village que nous traversons !

Rustine rencontre ses cousines iraniennes 2

Rustine rencontre ses cousines iraniennes

Rustine rencontre ses cousines iraniennes 3
Nous faisons connaissance avec l’un des propriétaires à qui nous confions notre problème d’essuie-glaces. Avec l’aide de son voisin électricien nous décortiquons l’intégralité du mécanisme, l’explorons dans les moindres détails et parvenons à trouver le dysfonctionnement.

Réparation des essuies-glace

Le brave homme ne parle pas anglais. La langue régionale est le turc-azéri, à cheval entre le farsi d’Iran, l’azerbaïdjan et le turc. Malgré tout, avant notre départ, il nous fixe dans les yeux – pour la première fois depuis plus d’une heure – d’un regard humide, et nous glisse quelques mots d’anglais, d’une voix confuse et désolée « you know, we are not terrorists ».

Comme le veut la tradition iranienne, la politesse est une règle d’or. Ici, on l’appelle le « ta’arof ». Selon cette coutume de courtoisie, les artisans et les commerçants maintiennent à leurs clients qu’ils ne souhaitent pas recevoir de rémunérations pour leurs services. Il faudra insister trois fois, pas une de moins, pour permettre à son interlocuteur d’accepter son dû. Cette règle, très usitée dans tout le pays offre même au plus démuni l’opportunité de se montrer aussi généreux que ses tiers et ainsi, de ne pas perdre la face. Ou du moins, il donnera l’illusion de pouvoir offrir gratuitement son aide…offre que le client refusera par trois fois, et paiera finalement ses dettes.

Sur la route

Sur la route de Tabriz, le climat ne cesse de s’adoucir. Autour de nous, les vallées laissent apercevoir les champs de tournesols en jachère où de petites cabanes de paille tressée permettent aux agriculteurs de jouir d’un peu d’ombre.

Lors de notre pause thé dans une de ces parcelles, nous découvrons à notre grande joie une boîte de foie gras oubliée au fond d’une de nos malles. Surprise qui tombe à pic pour l’heure du repas.

Nous croyions avoir définitivement quitté la neige et l’hiver, mais à l’approche de Tabriz, un épais brouillard assombrit le ciel et quelques flocons blanchissent l’horizon.

En arrivant dans la ville, nous sommes accueillis par Roghi, la sœur l’Ali Baba, Ali, son mari, et Pouya, leur fils de quatre ans. Ali, d’une trentaine d’année, tiré à 4 épingles, est cadre dans la société gouvernementale de télécommunications. Malgré leur bel appartement dans le quartier chic de la ville, ils nous confient les difficultés que le peuple Iranien rencontre au quotidien et le poids du gouvernement fanatique qui pèse sur les libertés individuelles.

Le tapis moelleux d’Ali

Depuis la révolution islamique de 1979, date à laquelle l’ayatollah Khomeini est porté au pouvoir, le pays vit dans l’ombre des lois ultra-conservatrices imposées par les mollahs. Pour compliquer plus encore la situation, l’absurde guerre Iran-Irak, au terme de 8 ans de conflits sanglants (1980-1988. – officieusement, le conflit dura jusqu’en 1990) ne compta pas moins de 500 000 victimes iraniennes et autant dans le camp opposé, A la mort de Khomeini en 1989, l’ayatollah Khameini succéda au titre de chef suprême. Puis, avec l’élection de Rafsandjani dans le début des années 90 et plus encore avec celle de l’ayatollah Khatami, un réformateur modéré élu en 1997, le pays connut un peu de répit : en effet, ce dernier, malgré son appartenance religieuse, fit figure de modéré. Mais Khatami ne fut visiblement pas à la hauteur de la situation et les reformes attendues ne prirent pas effet. Le président actuel, Mahmoud Amadinhejad, joue dans la cour de ses prédécesseurs de la révolution, avec les cartes du fondamentalisme et de la persécution.

Le peuple iranien se sent impuissant face à cette régression et la plupart de nos rencontres se forcent à nous démontrer- en toute discrétion bien sûr – le mépris qu’ils portent à ce système qui les paralyse.

Il faut cependant tendre l’oreille pour réaliser ces dures réalités. Le hidjab (le foulard islamique) et les restrictions vestimentaires que subissent les femmes iraniennes, et qui font polémique sur la scène internationale, ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. Comme de nombreux iraniens, Ali et Roghi, une fois chez eux, n’ont pas la langue dans leurs poches. Les langues se délient et les foulards aussi. Ils nous expliquent que le satellite qu’ils ont installé pour pouvoir offrir à leur fils des programmes plus adaptés que le prosélytisme omniprésent diffusé par les chaines publiques (les seules autorisées), leur vaudrait 60 coups de battons en cas de contrôle.

Les rencontres entre les deux sexes sont prohibées et les relations de toute nature entre un homme et une femme en dehors du contexte marital, familial ou professionnel peuvent être sévèrement punies. Hommes et femmes sont d’ailleurs cloisonnés dans les transports en communs : les bus sont séparés d’une rambarde séparant les femmes, à l’arrière du véhicule. Partout dans les rues des panneaux rappellent que chacun doit « respecter les mœurs islamiques ». La voix féminine étant considérée comme un organe « intime», ces demoiselles sont priées de ne pas pousser la chansonnette. Dans chaque boutique, chaque lieu public, extérieur ou couvert, trônent les portraits de Khomeini et son successeur Khameini qui gardent un regard pesant et paternel sur le bien suivi de ces règles.

Fresque

Ali nous explique que beaucoup souhaiteraient un soulèvement, une révolte, une nouvelle révolution. Mais les risques sont bien trop élevés. Au-delà des arrestations et des châtiments corporels, les conséquences de l’incarcération d’un chef de famille comme lui, équivaudraient, dans un tel système, à la perte certaine de la famille toute entière. En effet, les revenus proviennent généralement du père (63% des femmes fréquentent l’université mais seulement 11% sont sur le marché de l’emploi) et ce dernier représente légalement sa famille. Les élections sont tristement prévisibles. Elles sont sans surprises. Sous un faux semblant de démocratie, les partis représentés sont du même bord religieux et les dirigeants politiques sont des marionnettes dirigées par les mollahs et le chef suprême.

Ali et sa famille

Samedi 23 février 2008, Iran
Drapeau Iranien

Au petit matin, devant sa boutique désordonnée, nous rencontrons « Ali Baba ». C’est un petit homme au sourire imperturbable surmonté d’une petite moustache grisonnante. Le béret sombre dont il ne semble jamais se séparer lui donne un air rassurant, et un petit quelque chose de Mario Bros.

Ali Baba – surnom qu’il tient de son épicerie anarchique où tout le quartier semble se servir en sa présence comme en son absence – se montre d’une gentillesse et d’un dévouement qui dépasse l’entendement. Non privé d’humour, il a su, par son optimisme et sa sérénité, mettre au second rang les préoccupations qui nous ont poussées à faire halte ici. Bien moins pressé qu’efficace, il nous fait comprendre sans vraiment nous le dire: « d’abord faisons connaissance, bavardons, et buvons des litres de thé. Quand l’envie de partir vous prendra, alors je vous aiderai et tout sera réglé en temps voulu ». Voilà comment nous passons nos premières heures iraniennes assis sur des bidons d’huile à siroter des dizaines de verres de thé parfumé en ayant des plus agréables conversations avec le plus agréable des interlocuteurs qui puisse être.

Le sourire d’Ali Baba

Avec l’aide de l’un de ses amis assureur, le problème de l’assurance sera vite réglé.

En ce qui concerne l’essence, l’aide d’Ali Baba a été déterminante. Afin de pallier au gaspillage et à la surconsommation d’un carburant meilleur marché que l’eau (0.07euros par litre) le gouvernement iranien a enfin pris une mesure. Depuis l’été dernier, chaque propriétaire d’un véhicule se voit attribuer une carte qui lui permet d’acheter un maximum de 100 litres de carburant par mois. Malgré cette restriction, la plupart des citoyens s’arrangent pour avoir plusieurs cartes qui leurs permettent de remplir leurs réservoirs à la hauteur de leurs besoins. Après mure réflexion, nous avons décidé de prendre le risque de ne pas acheter la carte de rationnement (celle attribuée aux touristes est bien plus onéreuse et les 100 litres accordés ne suffiront pas pour traverser le pays dans les délais de notre visa ; même avec les quelques 7 litres /100Km que consomme Rustine). A chaque plein (20 litres de réservoir, et 40 litres en jerricans), nous compterons donc sur le bon cœur et la compréhension des iraniens qui, en nous prêtant leur carte pour quelques litres, nous sortirons d’affaire. Pour notre premier approvisionnement, Ali Baba se fait un plaisir de nous rendre ce service.

Pour ce qui est de l’argent, l’affaire ne prit pas plus de temps. Etant donné que l’Iran, par sa politique isolationniste, ne comprend aucun distributeur de monnaie, nous avions dû prendre soin, en entrant dans le pays, d’avoir assez de cash pour la totalité de notre séjour sur le territoire. Or, même si nous ne souhaitions changer en Rial qu’une petite partie de ce montant, le cours de la devise est tel que nous sommes ressortis de la banque avec des liasses plein les poches.

Au retour de la banque

Sur les conseils de plusieurs voyageurs, nous avons choisi de porter des alliances. Même si cette mesure est loin d’être obligatoire, elle a le mérite de faciliter les choses dans de nombreux cas de figure. Tout particulièrement à l’écart des grandes villes et des capitales qui flirtent avec les mœurs occidentales, deux jeunes gens de sexes opposés voyageant ensemble sans être mariés peut sembler étrange ou suspect. Cet artifice permet aux voyageurs d’être mieux accueillis, sinon mieux compris, notamment dans les familles et les hôtels de certains coins reculés.

Voila comment en une journée nous nous retrouvons mariés et multimillionnaires !

Nous acceptons avec un plaisir non contenu l’invitation d’Ali Baba pour passer la soirée et la nuit chez lui. En moindre retour, nous préparons un semblant de poulet-basquaise avec les moyens du bord et nous couchons sur les premiers tapis persans d’une longue série qui va suivre.

7 commentaires »

  • Nono de 'dam dit :

    Continuez comme ca… vous me faites rever… Allez zou gros bisous a vous deux et vivement le prochain billet…
    bizzzzzzzzz

  • élodie dit :

    C’est passionnant !
    Très intéressant, intelligent, drôle… ça fait rêver !
    et c’est rigolo, j’suis en train de lire Nicolas Bouvier ;-)

    à bientôt !

  • Jean-Michel dit :

    :-)

    bisous

  • FloK dit :

    Salut,
    content d’avoir des nouvelles et de voir que tt semble aller bien.
    Bravo pr ce compte rendu encore plus fort que d’hab, quelle verve! Un bonheur à lire, ça donne envie de découvrir l’Iran. L’image que vous en donnez est tellement plus intéressante que les lieux communs médiatesques…
    Allez, vite, vite, d’autres news!!
    des bises!!

  • Fiston dit :

    Ah ça, Fab, t’as tjs été près de tes sous… Je te reconnais bien là!!!
    T’es tout maig’ dis donc!!! A moins que ce soit ta presque gênante pilosité faciale qui te tire les traits, creusés par les kms qu’avale Rustine… J’espère que ces douceurs t’iront droit au coeur… ;)
    Plein de bises à tt les deux, et surtout merci de nous faire partager tt ça!!

  • celine d alsace dit :

    je mets enfin des iamges sur ce « coup de coeur » de votre voyage dont vous m avez parlé..on s y croirait!

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