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La vigueur de Rustine ou l’epreuve pakistanaise

8 juillet 2008 Un commentaire

Lundi 14 avril 2008, Pakistan, Inde
Drapeau pakistanais Drapeau indien

Alors que nous croyions être libérés du zèle militaire, l’hôtel nous informe que nous ne pouvons partir avant l’arrivée d’une nouvelle escorte. Or, la ville de Lahore exceptée, la région du Punjab n’a pas la réputation d’être une zone dangereuse. Après trois quart d’heure d’attente et alors que nous avions décidé de nous lever tôt pour mettre les voiles de bonne heure, nous décidons de partir sans eux. S’ils tiennent vraiment à nous accompagner, ils ne mettront pas bien longtemps pour nous rattraper.

La route est bonne. L’escorte nous abandonne. Un verger chatoyant nous offre les premiers bourgeons de notre aventure. Nous sommes tout émus par ce spectacle printanier. Dans les paisibles villages de la région chacun vaque à ses occupations.

Premiers bourgeons

Petit village pres de Lahore

Au niveau de Lahore, nous sommes tiraillés par une envie irrésistible de visiter cette ville de légende et la raison, qui nous pousse à ne pas y faire de longue halte : en effet, depuis quelques temps, et ces jours-ci particulièrement, plusieurs bombes ont déchiré le centre ville, les bazars et les lieux d’intérêt. La découverte d’une ville telle que Lahore nécessitant au moins quelques jours de visite, nous décidons de traverser seulement la ville pour rejoindre, malgré nous, la frontière indienne.

Doublés par un dromadaire

A chaque frontière, l’émotion est grande. Mais celle de l’Inde représente pour nous les retrouvailles avec un monde qui nous est cher et familier. Nous réalisons pour la première fois l’accomplissement de cette première partie du voyage. L’excitation est à son comble. Depuis notre départ, nous nous projetions au moment précis où les roues de Rustine traverseraient cette démarcation symbolique.

Waga border, porte de l’Inde

La nuit va tomber sur le poste de douane et la fameuse cérémonie du bravado va pouvoir commencer. Ce rituel consiste en une démonstration théâtrale des forces militaires indiennes et pakistanaises et incarne indirectement, à travers une expression simulée, de la puissance des deux armées, la fraternité entre les deux pays voisins. Le spectacle s’achève sur la descente des étendards, synchronisée, que les officiers prennent soin de faire disparaitre à vitesse égale sous ces cieux controversés par les querelles politiques et territoriales.

Soldat indien

Spectateurs indiens

Nous quittons alors la foule des spectateurs pour nous diriger vers Amritsar à 15 kilomètres de là, et y passer la nuit.

Samedi 12 avril et dimanche 13 avril 2008, Pakistan
Drapeau pakistanais

Nous n’avons pas été les seuls à avoir souffert de la route. En jetant un œil attentif à l’état de Rustine, nous découvrons le pire: le châssis n’a pas résisté aux dures épreuves que nous lui avons faite subir. Prostate du quinquagénaire, le châssis est la faiblesse des vieilles deux-chevaux et la hantise suprême du voyageur double-chevalesque. Objet d’une inquiétude quasi-permanente.

Une belle fissure partage le bras avant-droit de la plateforme.

Nous consacrerons une bonne partie de notre halte à Multan à la réparation de cette brèche, qui est à nos yeux une douloureuse crevasse, élément décisif à la poursuite de notre voyage. Nous confions notre destin à un petit soudeur au coin de la rue. Tout en évaluant les forces qui agissent sur le châssis, les points de pressions et la tension qu’il faudra appliquer lors de la soudure, nous nous efforçons de faire comprendre à l’artisan l’enjeu que représente son travail. Mais loin d’imaginer l’étendue de notre voyage, le simple fait de rouler dans cette épave est pour lui un exploit en soit. Il promet de rendre hommage à cette cocasse folie en y consacrant toute son attention. Nous tenons le pari, et une fois les travaux achevés, remercions notre bienfaiteur avec de l’espoir plein les yeux…dans les siens, une lueur de confiance…mais sait-il que la traversée de 7 nouveaux pays et près de 11 000 kilomètres nous attendent encore pour atteindre le Laos ?

Remplacant de Rustine?

Boite aux lettres pakistanaise

Vendredi 11 avril 2008, Pakistan
Drapeau pakistanais

Jour de grève sur Quetta. En l’apprenant hier soir, nous avons décidé de partir aux aurores et éviter ainsi de nombreuses complications. D’autant que le phénomène de foule est parfois inquiétant tant Rustine attire les regards.

Moment de gloire pour Rustine

A partir d’ici, les autorités pakistanaises nous déchargent de notre escorte que nous saluons avec gratitude pour sa gentillesse et sa patience.

Ca change des dromadaires!

Nous quittons Quetta à 5 heures du matin pour nous engager, seuls, sur une piste terrible où les cassis et les ornières sont si profonds que le châssis de la voiture ne cesse de se déposer au sol. Le sable gorgé d’eau et la visibilité réduite favorisent les enlisements. Pour rejoindre la ville de DG Khan, nous avons près de 300 kilomètres à parcourir dans ces conditions. A l’allure ou nous allons, nous ne pouvons pas espérer l’atteindre avant le coucher du soleil. Selon notre bonne fortune, il est même probable que nous y arrivions à une heure tardive de la nuit. Les arrêts sont fréquents.

Derrière un monticule, un lac de boue nous barre soudainement la voie. Nous nous y embourbons jusqu’aux portières. Nous sortons de ce piège avec beaucoup de difficulté. A chacun de ces incidents, nous avons à l’esprit que chaque minute perdue dans ces obstacles retarde notre arrivée à DG Khan et remet en question la facilité avec laquelle nous trouverons un toit pour la nuit.

Un petit camion, seul compagnon de route sur cette piste démoniaque, a pris la même direction que nous. Nous le retrouvons régulièrement entre deux obstacles. L’esprit d’entraide est spontané, presque instinctif. Son petit équipage nous sort plusieurs fois de situations très critiques.

Coucher du soleil sur les montagnes

A 22h, après 17 heures de conduite sans aucune pause, nous arrivons, épuisés mais soulagés à DG Khan. Notre ami Bashir nous a fait savoir que son frère pourrait nous accueillir pour la nuit. Mais les autorités locales ne le voient pas sous le même angle. Alertées de notre arrivée par les postes de polices précédents, elles nous interceptent à notre passage en faisant vrombir leur vieux 4×4. Le chef de patrouille, le regard arrogant, nous apprend que les étrangers n’ont pas droit de résidence dans la ville. Les arguments de notre bref passage -pour la nuit seulement-, de notre journée difficile et celui et notre invitation du frère de Bashir ne lui fait pas défroncer les sourcils. Il est formel : « Vous ne passerez pas une minute de plus ici. Je vous escorte jusqu’à la sortie de la ville ». N’ayant même plus la force de lui exprimer tout le bien que nous pensons de lui et de ces ordres, nous disparaissons, exténués, dans la nuit noire pour poursuivre notre route vers Multan.

Il nous faudra 3h et demi de plus, beaucoup de vigilance et autant de patience pour atteindre la ville. Voila 23heures que nous roulons sans arrêt quand nous apercevons les lumières de la ville salvatrice. Nous nous effondrons dans la chambre d’un hôtel du centre.

Jeudi 10 avril 2008, Pakistan
Drapeau pakistanais
En partant tôt, nous pouvons atteindre Quetta dans la matinée. Assez tôt pour retrouver notre ami Bashir dont l’avion pour Islamabad est prévu en début d’après-midi. Ce dernier a fait le trajet spécialement pour nous accueillir, deux jours auparavant. Nous avons en effet deux jours de retard sur notre rendez-vous et pour des raisons professionnelles, il ne peut rester plus longtemps en notre compagnie.

Sur la route poussiéreuse qui mène à Quetta, de nombreux militaires méfiants sortent de leurs tentes obstruées de gros sacs de terre et contrôlent nos papiers. La route est littéralement inexistante. Parfois, un ruban de bitume affaissé rajoute à ce paysage hostile un caractère presque funeste.

Check point militaire

Vestige d’une route

A travers la vitre

A notre grand regret, la présence de l’escorte militaire qui nous accompagne ne facilite pas les rencontres. Cependant, à chaque arrêt, pour un verre de chai ou le plein du réservoir, les sourires nous entourent et les mains généreuses nous viennent en aide.

Entraide

Bus pakistanais

A notre arrivée dans la capitale baloutche notre ami nous accueille avec deux splendides bouquets de fleurs parfumées et met à notre disposition une chambre dans les locaux du gouvernement, généralement réservée aux invités officiels. Nous logeons au cœur de la ville.

Phone whalla

Accueil fleuri de notre ami Bashir

Pour la première fois depuis notre entrée dans le pays, nous tâtons l’atmosphère urbaine pakistanaise. Une furieux parfum qui nous est familier inonde nos naseaux…quel est-il ?.. mais l’Inde bien sur ! Entre les rickshaws décorés et les grosses voitures dernier cri, les rues fourmillent de charrettes couvertes aux roues de bois.

Charrette

Charrette 2

A leurs modes vestimentaires, nous nous efforçons de différencier les multiples ethnies de la région. Par sa situation géographique qui place la ville aux abords de l’Afghanistan - sur la route de Kandahar – et ouvre la voie à l’éprouvant voyage vers l’Iran, Quetta est un véritable melting-pot : aux Pachtouns, Baloutches, Brahui, Punjabis et Mohajirs s’est ajoutée ces dernières décennies une population croissante de réfugiés Afghans.

Derrière nous, nous oublions bien vite la route éreintante du désert baloutche et apprécions le climat d’altitude (Quetta culmine à 1700m), la présence de Bashir (une des rares têtes familières que nous avons retrouvé depuis le début de notre voyage) et le somptueux repas qui nous attend : côtes de mouton, biryani afghan, kebabs, et raita (crudités au yaourt).

Festin avec Bashir

Festin avec Bashir 2

Le bazaar de Suraj Ganj est en plein effervescence. De temps en temps, cette foule très majoritairement masculine (quelques femmes, cependant, en burqa ou plus légèrement voilées) se précipite sous les minuscules devantures des échoppes pour s’abriter des averses, prémices de la mousson. Nous les imitons aussitôt. Alors tassés sous un minuscule fronton de tôle d’un vendeur de chapal (sandales) ou d’un pan-wallah (vendeur de friandise à mâcher à base de noix d’arec, de bétel et de tabac), les langues se délient et les curiosités sont satisfaites. Au son des trombes de pluie, nous faisons de belles rencontres.

Mais il est temps de nous mettre à la mode locale : ici, mes t-shirts et la tenue iranienne de Coralie attirent tous les regards. Sans avoir la prétention de pouvoir passer inaperçus, nous nous sentirons tout de même plus à notre aise en shalwaar kamiz et en punjabi.

Aurais-je perdu quelques kilos?

Nous voila parés!

Mercredi 9 avril 2008, Iran, Pakistan

drapeau iranien Drapeau pakistanais

Les grilles s’ouvrent enfin sur les premières dunes du Baloutchistan pakistanais. Sous les saluts de nos compagnons de chambrée, nous démarrons Rustine et disparaissons dans un nuage de sable ocre.

A peine la frontière franchie, nous regrettons déjà la discipline des administrations iraniennes : malgré que ce cul-de-sac persan dans lequel nous évoluons depuis quelques temps n’incarne pas vraiment l’ordre et la cohérence, les douanes pakistanaises font figure de cancres à ses côtés. Le bitume crevassé laisse place à la piste poussiéreuse, les files d’attente se transforment en mêlées chaotiques…Cependant, les interminables expectatives, accoudés au guichet, prennent soudainement la forme de véritables cérémonies de bienvenue et de processions de thé brûlant.

Le thé est devenu en quelques dizaines de mètres une véritable institution, un rituel d’une importance presque sacrée. Le thé n’est d’ailleurs plus du thé, mais du chai, ce mélange de lait, de cardamome, de cannelle, de clous de girofle, de quelques pincées de thé noir et d’une quantité industrielle de sucre. Depuis notre dernier voyage en Inde, le chai nous a manqué. Nous le retrouvons comme un vieil ami qui ne nous quittera plus et sera pendant plusieurs mois notre meilleur compagnon de voyage.

Nageant dans leurs uniformes kaki, deux militaires nous précèdent dans le bureau d’immigration. Ils semblent être un brin excités par notre arrivée et informe le responsable de notre présence. En effet, derrière le bureau en formica nous attend un message griffonné sur un bout de papier. Les douaniers l’avaient consciencieusement conservé depuis deux jours. La missive provient de notre ami Bashir, chef de projet de gestion des ressources naturelles au gouvernement pakistanais, et nous informe qu’une escorte de sa section nous attend.

C’est ainsi que nous faisons la connaissance de Leshkar Khan, un grand timide au sourire embarrassé, flottant lui aussi dans les plissures de son costume. Il ne parle pas anglais, mais nous comprenons que notre poisson-pilote est arrivé de Quetta il y a plusieurs jours à la demande de notre ami et nous attend ici depuis, dans les cahutes de ce poste douanier. Avec son air timide, son allure de marionnette inoffensive et son arme trop lourde, Leshkar semble avoir été affublé de cet uniforme par un étrange hasard dont notre officier lui même a l’air d’être encore tout ahuri. Le sourire aux lèvres, nous nous imaginons notre escorte, alors subordonné d’un employé de bureau, et passant au mauvais endroit au mauvais moment, se voyant travesti à son insu et en un clin d’œil pour être envoyé illico-presto sur une mission de protection rapprochée.

Malgré que notre escorte soit d’excellente compagnie, Rustine ne peut compter que deux voyageurs et il nous faudra trouver un autre véhicule en partance pour Quetta, un voyage de 2 jours, pour que Leshkar puisse y prendre place.

Nous conduisons pour la première fois à gauche de la chaussée. Un copilote est indispensable et Coralie aura à partir d’aujourd’hui un rôle de première importance. D’autant que les seuls véhicules que nous apercevons sur ces pistes baloutches sont d’imposants camions dont le chargement triple volontiers leurs dimensions d’origine. Doubler un de ces géants de la route serait impossible sans avoir la visibilité côté passager.

Les camions pakistanais sont la fierté du pays et méritent bien leur réputation dans la région. Les routiers mettent tous les moyens nécessaires pour faire de leurs bahuts de véritables musées ambulants. Les pans de bois sont couverts de minutieuses peintures alors que d’imposantes avancées ornementées de grelots, de franges et de parures éblouissantes font figure de proue. Chaque centimètre de ces carrosses est peint, orné ou enjolivé avec une méticulosité étonnante.

Detail d’un camion Pakistanais

Camions pakistanais

Detail d’un camion Pakistanais 2

Les villages sont rares. Les pakistanais de cette région, qu’ils soient Baloutches, Pachtounes ou d’origine Afghane arborent la légendaire shalwaar kamiz, tenue traditionnelle formée d’un pantalon ample d’une longue tunique à col mao et parfois d’un veston de feutre. Tous les visages sont dissimulés derrière de longues barbes fournies et de turbans couleur tabac. Les femmes sont tout simplement inexistantes, absentes du tableau. Mais paradoxalement, les hommes se tournent volontiers vers Coralie pour faire la conversation. La retenue iranienne dictée par les mollahs l’avait à son grand regret mise un peu à l’écart des discussions.

Joyeuse ambiance!

Jusqu’à Dalbandin, au cœur du désert, la route est goudronnée et relativement correcte. A quelques kilomètres au Nord s’élèvent les reliefs du Chagai qui nous séparent de l’Afghanistan voisin.

Route pakistanaise

Route pakistanaise 2

Rustine dans les montagnes baloutches

Nous faisons halte dans une gargote de routiers et dégustons la cuisine pakistanaise qui nous rappelle avec nostalgie celle qu’on trouve dans le sous-continent indien. Les épices sont eux-aussi au rendez-vous.

Repas avec notre escorte

La route laisse la place à la piste. Une piste unique et inévitable qui, alors que nous roulons déjà à faible allure, nous oblige à nous arrêter complètement, comme en signe de respect, à chaque passage d’un de ces majestueux camions.

Monstre de la route

La nuit tombe et nous roulons maintenant dans de véritables ornières. Notre escorte, en 4X4, à redoublé de vitesse. Notre compteur affiche 40 km/h, vitesse largement inadaptée compte tenue de l’état de la piste. Autour de nous, aucun village, aucune habitation. Rien. Rouler de nuit ici n’est pas vraiment conseillé et quand nous leur faisons part de nos craintes concernant l’état de notre châssis et que nous leurs suggérons de lever un peu le pied de l’accélérateur, nos compagnons nous expliquent que nous devons garder une bonne allure pour atteindre au plus vite le prochain village. Impuissants, nous croisons les doigts pour atteindre Nushki sans avoir de casse…Inch’Allah.

Après 10 heures de conduite et seulement une heure de pause, nous atteignons la petite ville de Nushki, située à 25 kilomètres au sud de la frontière Afghane. A Nushki, pas de chambre pour les voyageurs, pas de guest-house ni d’hôtel. Alors, avec l’aide de nos compagnons et de l’armée locale qui s’est empressé de rejoindre notre cortège, nous réquisitionnons un petit réfectoire dont le propriétaire, Mohamed, nous accueille avec un grand sourire qu’il aurait bien du mal à dissimuler malgré son imposante barbe noire. Sous sont petit calot rouge, il a dans la tête des idées qui fusent. Il n’est pas question de laisser passer une occasion pareille de faire la fête et il se voit déjà passer une nuit aussi blanche que sa tunique. En apprenant que nous voyageons avec un petit ukulélé, Mohamed nous envoie ainsi chercher l’instrument dans l’idée d’une folle nuit festive. Mais la journée fut rude et nos paupières lourdes. Après plusieurs chai, mais bien trop tôt pour notre hôte, nous nous étendons sur le sol, exténués, auprès de Leshkar Khan, la kalachnikov sous la nuque.

Halte a Nushki

Changement de role

Mohamed, notre hote

Belle equipe!

Un commentaire »

  • Sam dit :

    Toujours aussi magnifique, aussi féérique… on a envie de vous aider à sortir la 2CV à chaque embuche pour vous permettre de continuer cette escapade. Le décalage horaire est étrange, mais comme dans un précédent post, il sera difficile à rattraper.
    J’attends les prochaines photos avec surement Boulan et Pierre, petits indiens momentanés.
    Bonne route !

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