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Sous de divins auspices

22 octobre 2008 2 commentaires

Mercredi 23 juillet 2008, Inde

Le corps brulant et trempé de sueur, j’ouvre mes yeux bouffis par la nuit blanche. Coralie somnole encore. Les premiers villageois mènent leurs bêtes aux cultures. Il est 6 heures. Je contemple ces hommes et ces bêtes dont la musculature est pour les uns comme pour les autres sculptée par rigueur du travail et du climat. L’eau boue pour le thé quand les premiers rayons abattent leur fatale touffeur sur la plaine.

Sur la route, les haltes sont fréquentes. Même dans ces lieux désolés, les paysans nous rejoignent, curieux de notre présence. Les abords de l’excellente voie que nous empruntons (la meilleure du pays, nous a-t-on dit) ne sont que sols épuisés, bosquets impénétrables ou villages démunis. Nous battons notre record de vitesse depuis des mois : le compteur de Rustine affiche 70 km/h.

Le paysage se transforme au fil des kilomètres. Le vert domine tout d’un coup. Les différents tons de cette couleur végétale sont épatants : vert jeune et  tendre des bananeraies, le vert rude et sec des pins casuarinas, celui sombre et charnu des manguiers. Enfin, le vert des rizières de padi, pourtant impalpable, est  le plus chatoyant et radieux. Vert souverain. De la petite digue où la route serpente, les casiers inondés de ces rizières semblent saupoudrés d’une multitude de minuscules confettis multicolores. Quand le regard s’affine se dévoilent les saris aux mille couleurs que les femmes agitent au grès du repiquage.

Pas de trace de la mousson tant redoutée. Nous sommes épargnés par la férocité de ces pluies qui paralysent ordinairement l’est du pays en cette saison. La température est suffocante et nous espérons pourtant que nous aurons droit, tôt ou tard, aux premières ondées.

Avant le coucher du soleil, nous quittons le bitume pour se perdre dans la jungle verdoyante qui serait un refuge idéal pour la nuit. Nous établissons notre campement dans une petite clairière bordée de palmiers-rogniers et de manguiers. Nous sommes au cœur de l’Inde profonde. Celle ignorée par les touristes et les voyageurs. Celle négligée et redoutée par les Indiens d’ailleurs. Le ciel se couvre soudainement, montrant de lourds nuages chargés des pluies de la mousson dont nous louions il y a peu les vertus. Mais ce ciel est menaçant plus que salvateur. Les éclairs s’abattent tout près. Nous nous empressons de préparer notre couche. Des cordes sont tendues pour accueillir les bâches qui formeront un préau pour la cuisine et nous protègerons pour la nuit. Notre frêle abri à peine établi, des trombes d’eaux  gonflent notre toiture de plastique.

Sous ce déluge assourdissant, nous préparons le repas aux flammes frétillantes de notre réchaud. Notre thé avalé, nous nous apprêtons à nous allonger sur notre banquette de bois quand deux phares nous éblouissent. Des phares, ici ? Ils proviennent d’un véhicule de patrouille. Alertés par quelques villageois témoins de notre installation, les agents de police ont accouru, presque affolés. Prêts à une discussion longue et difficile nous revêtons en hâte de nos habits trempés que nous avions étendus sous la bâche dès la nuit venue. Mais nos interlocuteurs, ayant ramené avec eux une horde de badauds encore plus curieux qu’eux, ne nous reproche rien de ce que nous redoutions. Ils souhaitent nous offrir un refuge plus sûr et plus sec pour la nuit. Il y aurait à quelques dizaines de kilomètres un petit hôtel pour représentants commerciaux. Mais nous connaissons ces pensions : chères et lugubres, elles n’arrivent pas à la cheville de notre bivouac sous les arbres. Il faudra quelques gestuelles comiques et beaucoup de patience pour leur expliquer que notre bourse ne nous permet aucun séjour dans les chambres qu’ils nous suggèrent. Soit, ils ne semblent pas contrariés par la déclinaison de leur proposition et se rabattent sur un temple voisin qui nous mettra à l’abri des reptiles, intempéries et autres brigands.
Bien que chagrinés de devoir démonter sous ce ciel sombre notre ingénieuse installation, nous sommes consolés par notre nouveau refuge. Il se résume à une plateforme élevée surmontée d’un préau construite aux abords d’un petit temple. Les temples sont sûrs dans ce pays. Aucune âme, aussi malfaisantes qu’elles puissent être comptées dans les invraisemblables potins locaux, ne sévirait aux alentours d’un temple. Bien qu’à quelques dizaines de mètre de notre installation originelle, tout le monde semble rassuré de notre déménagement. Un prêtre vêtu d’une tunique orange éclatante est le maître des lieux. Il est le seul à ne pas être surpris…ou s’il est, il n’y paraît pas. Un sâdhu à la barbe longue et à l’interminable chevelure emmêlée, ascète aux allures de vagabond, s’allonge non loin de nous sur son turban délavé. Derrière l’imposant banyan qui nous fait face, la lune risque une percée à travers les nuages noirs et éclaire la scène de ses rayons bleutés.


Mardi 22 juillet 2008, Inde

Sur un dernier (vrai !) café offert par Ferdinand et Apolline, nous mettons le cap pour le Nord. Il nous faudra plusieurs jours pour traverser les états de l’Andhra Pradesh, de l’Orissa, du Jharkhand et du Bihar pour atteindre Varanasi (ou Bénarès) dans la province de l’Uttar Pradesh. Grosso modo, la route qui s’ouvre devant nous nous fera remonter la quasi-totalité du pays jusqu’au Gange sacré, aux confins du Népal. Ces régions que nous nous apprêtons à traverser ne connaissent aucun tourisme et peu de grandes villes dignes de ce nom. C’est justement cette authenticité que nous recherchons et elle nous est offerte par une unique voie d’accès.
A notre grand étonnement, les routes de l’Andhra Pradesh sont bonnes. En Inde, chaque état gère indépendamment du gouvernement central ses voies de communication. Les routes de l’Inde n’ayant que très peu de voitures individuelles excepté celles des « nouveaux riches » de Bombay qui s’ouvrent de plus en plus au tourisme, restent, quand elles existent,  très peu empruntées par d’autres véhicules que les camions.

Nous atteignons la ville d’Ongole que nous dépassons de 40 kilomètres pour dénicher un coin propice au campement. C’est aux abords d’une forêt d’acacias ouverte sur de vastes champs cultivés que nous établissons notre couchage. Les paysans des villages environnants passent accompagnés de leurs buffles lourdement attelés ou de leurs quelques chèvres intrépides.  Etonnés par notre  installation, ils nous mettent en garde : « le lieu est truffé de cobras et il serait inconscient de dormir à même le sol ». L’aménagement de Rustine nous sauvera une fois de plus, et nous installons le lit embarqué. Mais les reptiles venimeux ne sont pas ici les uniques menaces et la moustiquaire sera elle aussi garante d’une nuit tranquille.

Bien conservée au fond d’une malle, Coralie, les yeux malicieux, brandit une surprise inespérée : ce soir, pour mon anniversaire, nous cuisineront du jambonneau en conserve surmonté d’une ardente allumette. Quoi de plus charmant en ces circonstances ?!

Finalement, malgré les précautions, nous ne dormirons pas beaucoup cette nuit. L’agitation dont nous sommes victimes est due à un facteur bien plus sournois et impalpable : la température est infernale et aucun courant d’air n’apaise cette canicule.

Du Samedi 19 juillet au lundi 21 juillet 2008, Inde

La première étape de notre montée vers le Nord sera courte. Nous prévoyons de faire escale à Chennai chez Ferdinand et Apolline. Ce court séjour permettra de nous mettre à jour sur le projet d’autant que nous avons récemment eu l’heureuse  surprise d’être conviés à participer au Congrès Mondial de l’Eau qui aura lieu à Montpellier début Septembre. Il est convenu d’une exposition photo avec légendes détaillées portant sur notre initiative. Nous ne pourrons, bien sûr, être présents en personne pour l’événement, mais nous comptons bien faire de notre mieux (avec les moyens du bord) pour proposer une exposition décente et faire connaître ainsi notre projet à un public français et international.

L’accueil qui nous est réservé est chaleureux. La gaieté qui se dégage de nos hôtes nous met à l’aise. Pour la première fois, au grand ravissement de nos bras lassés par l’exercice de la lessive, les rares vêtements dont nous nous contentons depuis le début du voyage ont droit de passer à la machine. Ma tignasse passe sous les ciseaux experts de Ferdinand et Rustine a droit à une puja dans les règles afin de mettre les Dieux hindous de notre côté : une guirlande d’œillets parfumés est accrochée à la calandre, un coquillage lié au pare-choc, une amulette suspendue au rétroviseur alors que les flammes de deux lumignons animent la scène quand nous roulons au pas pour écraser les quatre citrons verts placés sous les pneus.

Demain, je fêterai mes 27 ans. Mais il n’est pas question pour mes hôtes et pour Coralie de manquer l’événement. J’ai droit à une cérémonie émouvante et à un succulent gâteau au chocolat.

2 commentaires »

  • samuel dit :

    un autre projet, un autre voyage, dans l’autre sens et à moto
    http://www.antre-soie.com/
    et un autre voyage tout en haut du continent
    http://www.lepeupledusoleil.com/

    bonne continuation à vous

    Sam

  • Antoine dit :

    Salut, c’est Regis qui m’a parlé du Noria project. A l’époque j’ai suivi quelques unes de vos péripéties. Bravo pour ce carnet de rou te et merci de nous avoir fait partager TOUT ça.

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