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A la rencontre du Gange

26 octobre 2008 Aucun commentaire

Samedi 26 juillet 2008, Inde

Réveillés par le premier train du matin, nous sortons prendre notre premier chai dans la roulotte d’en face. Autour de nous, les regards ont un je ne sais quoi d’étrange. Plus appuyés que d’habitude…presque conspirateurs. Nous avons tous deux le sentiment qu’il se passe quelque chose d’inhabituel, ce matin. Alors qu’ accoudés à la gargote ambulante, essayant de nous défaire en vain d’un sommeil trop coriace, un rickshaw-wallah nous tend une coupure de journal. C’était donc ça ! Nous nous souvenons alors qu’hier, un homme étrange à l’anglais incertain nous avait couru après, posant tout un tas de questions confuses sur notre voyage et nous avait quitté en nous immortalisant au coté de notre belle deuche. Nous voilà aujourd’hui en première page du journal local. Très fiers, nous prenons la coupure si gentiment offerte et la rangeons délicatement dans notre press-book qui, à défaut d’être entièrement déchiffrable tant les dialectes sont variés, a au moins le mérite de s’épaissir.

La route est mauvaise et pour arranger la situation, les quelques camionneurs que l’on croise, pressés d’en démordre avec cette piste, en deviennent dangereux et les pick-up chargés de pèlerins roulent à tombeaux grand ouverts pour ne pas manquer leur rendez-vous avec je ne sais quel Dieu.

La journée est longue. Sur une portion boueuse, entre bosses et cassis, le châssis s’affaisse dangereusement. Nous décidons de faire halte dans un de ces petits ateliers de soudure qui ne se sont pas installés sur cette mauvaise piste par hasard. Très vite, notre petite confrérie de curieux se forme inévitablement autour de Rustine. L’un des badauds se démarque et se présente comme notre artisan salutaire. En moins de temps qu’il en a fallu pour commander un chai, le châssis fut consolidé par une grossière plaque de fer dont l’épaisseur semble être pour notre métallurgiste la condition nécessaire et suffisante pour ressusciter Rustine. Sceptiques mais impuissants, nous remercions notre homme et saluons notre horde de gentils écornifleurs.

Varanasi (Bénarès), la ville sainte des villes saintes nous attend. Mais il faudra être patient. Plus de deux heures d’enfer urbain, de touffeur suffocante et d’extrême patience seront le prix pour mériter le calme d’une chambre dans le vieux centre près du Gange sacré.

Vendredi 25 juillet 2008, Inde

Nous remarquons ce matin que le châssis de Rustine s’est à nouveau fêlé sur le longeron avant-droit. La soudure pakistanaise ne tiendra pas plus longtemps. Mais la route s’annonce exécrable. Rouler au pas ne nous épargne pas des énormes ornières qui nous font basculer brutalement contre les parois de Rustine. Atteindre 10km/h serait inespéré.

Mais une fois encore, nous avons l’envers de la médaille et le paysage est ici la meilleure des consolations. A perte de vue, la végétation nous offre ses meilleures nuances de vert. Et ces tons vous plongent dans une irrésistible sérénité.
En ces lieux enchanteurs, on a bien du mal à considérer les risques tels qu’ils nous ont été répétés à l’approche de cette région. On nous a d’abord mis en garde contre les actions des « Naxalites » (mouvement communistes utilisant parfois la violence pour faire valoir leurs idées généralement axées sur une volonté de réorganisation de la propriété terrienne). Par ailleurs, les cas de banditisme ne seraient pas rares dans la région. En ajoutant enfin les arguments protectionnistes concernant les importantes populations « adivasi » (littéralement « premiers habitants », peuples tribaux) originaires de la région, nos interlocuteurs nous dressent un bien sombre tableau de leur belle contrée…

De chaque coté, les rizières en terrasses étendent leur verdeur criarde jusqu’aux jungles mystérieuses qui enveloppent enfin les montagnes aiguisées qui ferment l’horizon. Parfois, de petites huttes en palme surgissent de mer végétale.

En passant la frontière du Jharkhand, la vie semble plus dure au fil des kilomètres. Les silhouettes s’affinent et se dénudent, les visages se durcissent, la vie ralentit. Paradoxalement à leur isolement, les villageois ici remarquent à peine la voiture et font très peu cas de notre passage. La misère les rend-elle si hermétiques à ce qui fut l’ « évènement » pour tant de leurs concitoyens ? … Finalement, cette étrange indifférence à notre passage (phénomène assez inédit en Inde, et…il faut l’avouer plutôt agréable) est tout à fait compréhensible : comment ces hommes et ces femmes, dont la vie est aux antipodes de celles des gens de passages, pourraient-ils s’étonner de l’originalité d’une voiture ou de l’étrange pâleur de la peau de ses passagers? Parfois cependant, les mains se dressent en visières et les yeux s’écarquillent. Bon nombre d’entre eux, surtout les plus jeunes, n’ont jamais rencontré d’étrangers.

Comme chaque fin d’après-midi, les premières gouttes se décident enfin à quitter leurs nuages.
Ayant été à nouveau mis en garde concernant les risques du bivouac dans la région, nous nous résolvons à prendre une chambre au cœur de Ranchi, si près de la gare qu’à chaque sifflement du train, on se croirait voués à une mort certaine.

Jeudi 24 juillet 2008, Inde

Il est 5h30. J’ouvre l’œil. Nos deux pieux voisins s’affairent autour de nous sans faire de bruit. Toutes les précautions sont prises pour ne pas nous déranger. Je les observe discrètement. Aucun regard curieux ne s’égare dans notre direction. Comme chaque matin, ils suivent leurs rituels que même des étrangers de passage ne peuvent perturber. Je me dis alors que depuis plusieurs jours, nous voyageons dans des régions où peu ou pas d’étrangers s’aventurent. Les visages que nous croisons nous le font comprendre par des regards pantois, des saluts enjoués, parfois même des sursauts inquiets. Mais ici, dans ce temple, qui n’a sans doute pas vu passer plus d’étrangers qu’ailleurs, nous sommes avant tout des voyageurs demandant asile. En tant que tels, nous avons droit à un toit et à la protection des Dieux. Le regard bienveillant que le vieux pandit et le sâdhu posent sur nous ne diffère en rien de celui qu’ils offriront aux pèlerins qui seront eux aussi de passage, ce soir ou demain. La curiosité est un vice que ces saintes âmes n’ont probablement jamais connu.
Apercevant mon œil ouvert, le vieux prêtre me fait signe de dormir encore un peu tant que la température est encore fraîche. Puis, paisiblement, il tourne les talons pour dépoussiérer machinalement le parvis d’un balai de genêts. Avec cette douceur qui ne l’a jamais quitté, il ramasse ensuite trois pierres qu’il rassemble en cercle au centre duquel un petit feu est allumé. C’est l’heure du premier chai.
Je lève les yeux. Un peu plus loin, l’ascète qui a comme nous profité du lieu sacré pour passer la nuit s’éloigne nonchalamment, appuyé sur un vieux bâton et redeviendra bientôt qu’une silhouette énigmatique. Sans déranger le vieux prêtre qui procède à la première puja, nous déposons quelques bananes en guise de maigre remerciement et répondons à sa bénédiction en joignant nos mains dans une dernière inclination.

En bord de route, des centaines de jeunes pèlerins drapés de toges orangées se dirigent comme nous vers la très sainte ville de Bubareswar, capitale de l’état de l’Orissa. Pieds nus, un lourd balancier lesté d’offrandes sur l’épaule d’où se balancent milles bibelots symboliques, ils parviendront à destination dans plusieurs jours.

La mousson ne nous épargnera pas aujourd’hui. Au terme de 400 kilomètres (un record), nous recherchons, exténués par la conduite difficile, la chaleur et l’humidité, un temple ou un abri pour la nuit. Dans un pays où le milliard d’habitants est une démographie aujourd’hui largement dépassée, la concurrence est rude pour trouver un refuge un soir de mousson. Nous jetons l’éponge face à ce combat perdu d’avance et nous rabattons dans un sinistre hôtel à passes particulièrement vermoulu qui borde l’unique rue de la sombre ville de Soro. Unique option du coin, ses chambres sordides décrochent incontestablement les lauriers de ces deux derniers mois de voyages. N’ayant pas pour habitude de nous plaindre sous un toit, nous oublions les draps répugnant et nous réconfortons du seau d’eau qui nous assurera au moins la toilette dont nous rêvions depuis trois jours.

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