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Dans la ville sainte

30 octobre 2008 Aucun commentaire

Lundi 4 aout 2008, Inde, Népal

Il est cinq heures du matin quand nous quittons la vieille ville et son âme mystérieuse. Nous croisons les derniers bambins aux yeux bordés de khôl et grimpons dans un rickshaw-vélo pour rejoindre Rustine garée dans la périphérie de la ville.

Le cap est mis sur le Népal. Nous faisons halte à Gorakpur afin de nous procurer des dollars, unique devise acceptée à la frontière pour l’obtention des visas. Nous traversons lentement la vallée fertile du Gange et entrons doucement dans l’immensité des plaines du Terai indien. La nature est verte et luxuriante en cette saison des pluies.

Il est temps de quitter cette Inde que nous aimons tant. Cete Inde ou nous avons parcourus cette année plus de 7000 kilomètres en 4 mois. Cette Inde qui nous a accueilli jusqu’à ses confins les plus profonds.

Nous cherchons du regard ces hautes balançoires qui, au seuil du pays des Himalayas, surgissent parfois aux bords des routes. Supportant le poids de plusieurs marmots surexcités aux yeux en amande, ces balançoires nous avaient ouvert les portes du Népal lors de notre premiere visite. Nous les retrouvons plus convoitées que jamais.

Derrière de lourds nuages blancs, la colossale chaine montagneuse laisse entrevoir un de ses sommets…la pointe blanche du Daulaghiri (8167m) se dérobe finalement, aussi subitement qu’il nous est apparu.

Il est 19 heures et le majestueux Népal s’offre dorénavant a nous. Nous décidons de passer la nuit à Lumbini. Il y a près de 2500 ans, le Buddha serait né sous les racines entrelacées de l’arbre pipal qui trônait au centre du hameau. Quel meilleur présage pour nous souhaiter la bienvenue?

Du dimanche 27 juillet au dimanche 3 Août 2008, Inde

Varanasi  (Bénarès) n’a rien perdu du charme ni du mysticisme qui nous a séduit lors de notre première visite, il y a cinq ans. Comment une cité considérée comme l’une des plus anciennes villes du monde (les premiers écrits y faisant référence dateraient de 15 siècles avant JC) pourrait avoir perdu en cinq malheureuses années une once de caractère ?  Mark Twain écrivit de la ville qu’elle serait « plus ancienne que l’Histoire, plus ancienne que la Tradition, plus ancienne même que la Légende et semblerait deux fois plus ancienne encore que tout cela réuni ». La revoyant, je ne peux que le croire.

En cette saison où les horoscopes sont propices aux dévotions et aux cultes, les minuscules allées grouillent de jeunes pèlerins fougueux scandant le nom d’un avatar de Shiva en foulant, dans un pas pressé, les pavés de leurs pieds nus. Dans leurs minuscules boutiques incrustées à hauteur d’épaules dans les murs extérieurs des demeures millénaires, les vendeurs d’offrandes et d’artifices de décoration, ne manquent pas, pour l’occasion, d’ouvrir aux aurores leurs lourds volets de bois. Les vaches se chargent volontiers de débarrasser d’un coup de langue les détritus qui jonchent les allées.

Plus qu’ailleurs, c’est ici  que les sens sont mis à dure épreuve. « L’Inde des odeurs » prend ici son sens le plus  profond.  Les émanations les plus infâmes côtoient les  parfums les plus délicats. Les sons des tablas et des cithares s’échappent de petits temples cachés entres les murs aux couleurs décrépies ou sous un banyan sans âge. Varanasi, Bénarès, c’est l’Inde. Le pays tout entier, dans sa fascinante complexité, est inscrit dans cette ville née des temps immémoriaux. Cette ville entre la terre et le ciel recèle un secret bien propre à elle. Quelque chose d’imperceptible, d’impalpable qui déstabiliserait même les esprits les plus cartésiens.

Varanasi ne détient pas le seul record que lui gratifie son âge. Vénérée par près d’un douzième de la population mondiale, Varanasi est aussi un des lieux les plus sacrés de la planète. Au cœur de ces croyance : le Gange. Comme tous les dévots que le grand fleuve attire, nous venons nous aussi lui rendre hommage en tentant de percer son histoire, ses vertus et ses mystères.

Varanasi est avant tout la ville de la dualité. Dualité entre la pureté religieuse et l’insalubrité généralisée. La gravité côtoie la légèreté dans un flou impalpable. On nage dans un bien-être mystérieux, troublé cependant par un sentiment subtil, sinistre, presque macabre. Dualité du corps et de l’âme, qui se séparent en ce point précis. La mort et la vie. Le ciel et la terre liés par les eaux du Gange.

En cette saison, les eaux du Gange sont au plus haut et les courants sont forts. Nous ne pouvons apercevoir le pied des ghats (escaliers plongeant dans les eaux sacrées) qui s’avancent d’habitude sur cinquante mètres dans le lit du fleuve. Ils sont littéralement engloutis par la crue des moussons et les sept kilomètres de rive qu’ils forment sont alors inaccessibles.

Près des ghats de crémation, les cortèges funéraires pressent le pas vers les flots libérateurs. On ne peut espérer meilleure mort pour un hindou que celle au bord de la Mère Ganga, libératrice du perpétuel cycle des réincarnations. Enveloppés dans de fins brocards et parés d’œillets jaunes, les corps enfin délivrés des sournoiseries de la vie courent ainsi les pieds devant, sur leurs brancards de bois portés par la famille qui psalmodie les dernières prières pour le défunt. Emmaillotés dans leurs étoffes multicolores, les corps seront baignés une première fois dans le fleuve avant de procéder au rituel mené par les proches qui, une fois le bois minutieusement pesé selon le prix convenu, allumera le bûcher pour libérer une dernière fois l’âme de leur parent. Ce qui restera de leur corps rejoindra les cendres du défunt, emportés par les flots.

Nous avons rendez vous avec le Professeur Veer Bhadra Mishra Ji qui a bien voulu intervenir dans le cadre de notre projet. La sagesse de Pandit Mishra Ji (distinction religieuse) est renommée à Varanasi, en Inde et ailleurs. Depuis de longues années, ce vieil homme se bat pour redonner le souffle de vie qu’il manque à la mère des hindous : Ganga Ji. Il a créé pour cela la Fondation Sankat Moshan qui met en œuvre différents programmes de sensibilisation afin de faire prendre conscience aux croyants les risques qu’encourt leur Saint Fleuve. Rencontrer un homme tel que Mishra Ji est une expérience hors du commun : ingénieur hydrologue de formation, il n’en est pas moins grand prêtre Brahmane. Son double engagement, religieux et scientifique, donne à son discours une objectivité rare. Croyant et pratiquant, cet homme pieux s’adonne chaque matin, comme il en est d’usage, aux ablutions de la première puja. Mais parallèlement, le même homme prélèvera dans les mêmes eaux le niveau de coliformes fécaux qui met en péril le fleuve sacré. Adossé à un vieux temple qui fait face aux eaux saintes, il nous raconte l’histoire du fleuve et sa symbolique. « Les dévots cloisonnent les notions de pureté et de pollution. Pour eux, affirmer que la Mère Ganga Ji est souillée est un blasphème basé sur un fait inconcevable. Puisque c’est la Mère, la pureté même, comment pourrait-elle être polluée ? Paradoxalement, quand je dirige ces mêmes personnes vers les rejets d’égouts dans les eaux du fleuve, ils admettent l’évidence…et vont même jusqu’à considérer cela comme une insulte pour le fleuve ! », nous confie-t-il. Comment changer les habitudes en préservant les croyances ? Comment redonner le salut à un Gange qui compte aujourd’hui plus de 1,5 millions de souches bactériennes nocives (coliformes fécaux notamment) pour 100ml (la norme limite de baignade internationale étant de 500/100ml) ? Comment prévenir les dangers sanitaires dus à la baignade et à l’ingestion de ces eaux sacralisées ?

Autour de nous, dans cette eau, les gens s’immergent, prient, font leur lessive, jettent leurs eaux usées et leurs poubelles, boivent, se lavent, pêchent, brossent leurs dents, crachent, font leurs besoins, nagent, se divertissent…nos cœurs se soulèvent  lorsque, au beau milieu de ce beau monde, nous apercevons même un fœtus parmi les détritus…Comment tolérer l’intolérable ?

Au hasard dans les ruelles profondes et étroites, où le soleil ne pénètre jamais, je tente d’imaginer le passage du temps et les fondations de cette ville qui a vu des civilisations entières naître puis mourir. Combien de mousson comme celle qui s’abat en ce moment sur la ville cette dernière a-t-elle connu ?

A chaque angle de ruelle, chaque carrefour piétonnier se dresse un temple. Qu’il soit haut dressé et finement ornementé ou bien minuscule, niché dans une alcôve de mur ou dans une racine de banyan, ils sont la raison d’être de la ville, la représentation de la Mère Ganga Ji à travers les dieux du panthéon hindou. Chacun d’eux abrite sa divinité auquel il est voué. Les petites statues, parfois finement moulées dans le bronze, parfois clairement informes, reçoivent des dévots une guirlande d’œillets ou de fleurs d’hibiscus qu’ils leur jettent à leurs cous en joignant les mains. Certains sont recouverts des plus belles étoffes, d’autres on même droit à un petit ventilateur.  Au fil des ruelles, se dressent aussi quantité de petits lingams (symbole phallique attribué au pouvoir créateur de Shiva) en pierre qui semblent avoir été semés au hasard des chemins. Souvent, nous nous arrêtons déguster un de ces minuscules chai servis dans ces charmants pots d’argiles à usage unique, qu’il suffira d’éclater sur le sol sans qu’aucune pollution ne soit à déplorer.

Une vague orange se dirige vers nous ; c’est un groupe de jeunes pèlerins, qui, protégeant chacun dans leurs mains une fiasque d’eau sacrée, scande d’une seule voix le nom de Shiva. De nombreux sâdhus aux pieds nus et au corps recouverts de cendres méditent face au fleuve. Ils ont la barbe hirsute, les cheveux emmêlés retenus en chignon et le front marqué du trident shivaïte.

Il nous faudra plusieurs jours pour organiser et peaufiner notre exposition présentée la semaine prochaine au Congrès Mondial de l’Eau. Cette exposition préparée à distance sera possible grâce à l’aide inestimable d’une belle équipe d’ami(e)s  français(es) qui ont bien voulu nous porter main forte en travaillant dur de leur coté, afin que cette exposition voit le jour. Nous les remercions sincèrement pour leurs efforts.

Avant de quitter Varanasi, nous nous rendons dans les quartiers nord de la ville. Nous devons y récupérer une malle en métal que nous avions confiée quatre mois plus tôt, dans le désert iranien, à Julian, cet anglais voyageant en camionnette Mercédès. Ce dernier, voyant Rustine crouler sous le poids de ses bagages à la veille de la traversée du Pakistan, nous avait gentiment proposé d’acheminer une cantine pleine jusqu’à quelque part en Inde où il la déposerait. Voilà comment nous retrouvons, quatre mois plus tard nos effets personnels dans les faubourgs de Varanasi.

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