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Bouddha, Suzuki ou la route dans les nuages

6 novembre 2008 Aucun commentaire

Mercredi 6 août 2008, Népal

Le soleil se lève à peine. Il est 5h30 et les brumes sont maîtresses des lieux. La jungle aux alentour semble impénétrable. Un imposant pachyderme répondant au nom de « Suzuki » nous attend pour une excursion matinale. Nous grimpons sur le palanquin du haut duquel nous pourrons observer sans risque la faune que dissimule secrètement la réserve.


Les bosquets dans lesquels nous nous enfonçons scintillent de rosée. Aux confins d’une clairière de savane, caché par de hauts joncs, un rhinocéros unicorne promène sa lourde cuirasse.


Plus loin, une biche sambar, élégante, se fige à notre approche. Silencieux et attentifs, perchés sur notre monture, nous nous balançons au rythme de sa démarche lourdaude.

Peu de centre d’élevage d’éléphants, comme celui de Chitwan parviennent à faire reproduire les animaux en captivité. Son cadre unique leur offre des conditions idéales pour un apprentissage adapté et la dévotion que les pachydermes portent à leur mahout est réputée. Que ce soit à des fins touristiques ou pour des travaux de bât, ces cornacs viennent de loin pour faire connaissance durant plusieurs années d’apprivoisement, avec leurs éléphants avant de partir avec eux sur leur lieu de travail. Nous retrouvons au centre, parmi les nombreux animaux, celui qui à notre dernier passage était encore qu’un jeune éléphant de quelques semaines. Il est aujourd’hui de bonne taille, et est assailli des plus jeunes, friands de nouveaux divertissements.


Il est temps de préparer le départ. Les temps sont durs en cette période pour trouver de l’essence. Un embargo imposé par le gouvernement indien, seule provision de carburant pour le territoire enclavé qu’est le Népal, paralyse le pays depuis quelques semaines. Il est presque impossible de se réapprovisionner sans faire plusieurs jours de queue devant les pompes. Le marché noir est la seule alternative. Nous nous arrangeons avec les villageois qui acceptent de remplir nos 20L de réservoir et de nous accorder la même quantité pour notre jerrican de secours.

A 14h, nous regagnons Rustine pour une épreuve hors du commun. La traversée des nombreux cols qui séparent la plaine du Teraï et la vallée de Katmandu sera un challenge pour chacun de nous. Face à nous, un mur montagneux nous fait face. La destination semble d’autant plus éloignée et équivoque que les lacets de la route se perdent dans les nuages.
Dans les villages les plus reculés, où les dépassements sont difficiles, de frêles chariots tirés par des chevaux sont nos seuls compagnons de route.

Vingt kilomètres après notre départ, le ciel se met à gronder et une averse impitoyable s’abat sur nous. C’est le moment de tester l’efficacité de nos essuie-glaces récalcitrants. Décidément, ils nous auront donné bien du fil à retordre. Nous faisons halte sous un préau d’une station service (désertée de par la conjoncture actuelle), pour réparer avec de la pate de cimentation a prise rapide. Un spectateur curieux, sourd et malentendants, se joint à nous et, par des échanges gestuels, nous propose ses solutions. Quelques temps plus tard, nous pouvons reprendre la route.

Au passage de Rustine, les sourires charmants des népalaises et la gaité des enfants qui nous poursuivent dans des éclats de rires nous chauffent le cœur. Quelques vieillards, les mains croisées derrière le dos, affichent sous leurs toques de coton brodé des regards de sagesse dévoilant d’irrésistibles plissures au coin des yeux. Suspendu aux poutres dentelées des maisons de bois, le maïs sèche balancé par le vent. De petits miradors de bambou et de paille apparaissent au beau milieu des rizières éclatantes. En toile de fond, les premiers reliefs se rapprochent. Nous entamons notre montée.


Les cimes sont toujours invisibles. Tout à coup, notre ascension nous plonge à notre tour dans les nuages. La première vitesse est de rigueur. Parfois, la seconde est envisageable. Nous arpentons, lentement mais sûrement, les versants de ces monstres escarpés. Au fil de notre progression, quand toutefois la vue sur la vallée se découvre, les panoramas sont de plus en plus saisissants.

Seule ombre au tableau, je souffre d’une terrible douleur au tibia. Pour des raisons inconnues, ma cheville a doublé de volume et chaque pied à terre exacerbe le mal. Mais bien impuissants ici, je me réconforte de chaque kilomètre abattu. Bientôt Katmandu. Et bientôt du repos.

Au détour du col de Daman, à quelques 2730 mètres d’altitude, une vieille pancarte rouillée vante une vue imprenable sur la chaîne Himalayenne et l’Everest. Cernés par les brumes, nous lui faisons confiance. Voila huit heures que nous roulons quand nous entamons enfin la descente vers la vallée de la capitale. La route est mauvaise mais ornée de drapeaux de prières qui nous encouragent dans ces dernières heures éprouvantes.

La nuit est tombée quand nous apercevons en contrebas la ville de Naubise. A vol d’oiseau elle se situe à quelques 500 mètres de nous, mais nous aurons encore 40 kilomètres de route sinueuse et près de 2 heures de conduite pour la rejoindre.

Nous atteignons ce dernier bastion avant la capitale, affamés et fatigués. Ma cheville est plus douloureuse que jamais. Dans une gargote de routiers, nous avalons un frugal dal bat qui nous revigore pour la dernière ligne droite. En levant la tête sur le chemin parcouru, nous avons du mal à discerner les étoiles des lueurs s’échappant des petits logis de bois à flanc de montagne. Sur le versant opposé, ces dernières sont semblables à un foyer de braises éparpillées sur les coteaux.

Katmandu. Enfin ! Une grande étape dans notre voyage. Comme Budapest, Istanbul, Ispahan, Quetta ou Pondichéry, cette escale était attendue.

Ayant découvert la capitale népalaise quelques années plus tôt, nous sommes sûrs de trouver une chambre à hauteur de notre maigre bourse dans le quartier de Thamel. Assailli depuis des années par les touristes du monde entier qui voient en Katmandu le symbole d’une époque pourtant révolue, Thamel est aujourd’hui paradoxalement le triste théâtre d’une décadence très occidentale. Mais ce quartier insipide et superficiel, offrant des logements aux prix très concurrentiels, sera notre pied à terre pour quelques temps. Grisés par la simplicité et l’authenticité que nous avons tant appréciées au cours de ces derniers mois de voyage, nous n’aurons d’autre part aucun mal à retrouver un peu de vérité dans les entrelacs des ruelles voisines, injustement snobées par la majorité de nos concitoyens voyageurs.

Mardi 5 août 2008, Népal

Bien que Lumbini fût, il y a peu de temps encore, isolé et méconnu du tourisme, le hameau attirait il y a des siècles déjà de nombreux aventuriers et voyageurs étrangers. Certains textes, parfois très anciens relatent ces excursions sur les lieux de naissance de Bouddha. Depuis ces écrits, Lumbini a été oublié plusieurs fois avant de refaire surface récemment. La banalisation du voyage et du tourisme a redonné à ce lieu historique la place qu’il méritait. Malheureusement, la tentative de mise en valeur du site est maladroite, presque désolante. Nous nous attendions à pénétrer dans un lieu émouvant de par son histoire et son caractère sacré mais les aménagements modernes, quoique rares, ont dénaturé le lieu. Le parc où le descendant du banyan originel plonge ses racines est toutefois enchanteur. Les milliers de drapeaux bouddhiques multicolores flottent au vent.

Près de l’arbre colossal, demeure le bassin où, en prise aux premières contractions, la mère de Bouddha se serait baignée pour ensuite lui donner naissance, adossée aux racines du pipal. Une sculpture millénaire représentant la scène est préservée dans une pathétique prison de verre.
Nous quittons Lumbini, heureux d’avoir pu fouler le sol symbolisant la genèse d’une doctrine qui ne nous quittera plus jusqu’au bout de notre voyage.

En prenant la route de l’est, celle de la plaine du Terai, nous traversons des paysages saisissants. Les récentes averses ont donné aux bocages des couleurs exceptionnelles. Les rizières s’étendent à perte de vue jusqu’aux pieds des contreforts de l’Himalaya qui s’élèvent sur notre gauche. La tête des grands sommets sont cependant plongés dans de gros nuages sombres et opaques qui accentuent leur magistrale puissance.
Nous bifurquons vers Sauhara, aux confins de la réserve forestière de Chitwan. Les petits villages qui bordent le chemin sont très bucoliques. Les enfants, au regard malicieusement étiré, nous lancent de joyeux saluts espiègles.

Nous reconnaissons au premier coup d’œil le bungalow où nous avions déposé nos bagages quatre ans auparavant. L’adorable petite fille qui nous avait tant marquée est devenue une jeune fille pleine de charme.
A la nuit tombée, nous retrouvons les rives tranquilles de la rivière qui sépare le village de la réserve. Le ciel, quoique couvert, offre le plus beau des spectacles. Derrière nous, des bruits de pas. Ce sont les éléphants domestiqués qui, accompagnés de leurs mahouts, viennent profiter de leur bain quotidien. Ici, pas de bâtiments imposants et disgracieux, pas de néons éblouissants. Sur la rive du cours d’eau, nous dinons à la chandelle, profitons du silence sauvage que nous n’avions plus connu depuis des mois. D’innombrables lucioles dansent pour nous. Le moment est magique. Nous rejoignons à pieds, à la lueur de la lune, notre cabanon de terre et de chaume.

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