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Là-haut sur la colline

20 novembre 2008 Aucun commentaire

Du jeudi 7 août au vendredi 15 août 2008, Népal

Deux priorités sont à régler en urgence : solliciter le visa pour le Bangladesh, et soigner cette infection qui m’inquiète de plus en plus.

A notre grand étonnement, le premier cas est réglé en quelques heures. Grande première de notre voyage, les fonctionnaires du consulat Bangladeshi sont aussi souriants que compétents. Ils ne semblent pas au courant que leur pays, actuellement en état d’urgence, a momentanément décidé de stopper la délivrance de visas. Nous passons entre les mailles.

Pour le deuxième cas, ce fut moins évident. Coralie, il y a près de deux semaines, de son œil aiguisé et protecteur, m’avait fait remarquer une rougeur sur mon tibia gauche. Ne comptant plus les égratignures, nous ne nous étions pas affolés. Mais aujourd’hui, c’est une autre affaire. La plaie est infectée et un vicieux microbe non identifié, qui ne me veut visiblement pas que du bien, s’est bel et bien mis en tête de me ronger la jambe. Espérant finir le voyage sur mes deux guiboles, je m’empresse de consulter un spécialiste. Ce dernier, d’un ton aussi rassurant qu’il peut l’être, m’apprend qu’un staphylocoque vorace me dévore le tibia à petit feu.
- « A un jour près, les dégâts auraient pu être bien plus préoccupants. Il y a quelques semaines à peine, une patiente étrangère souffrant du même mal fut rapatriée sans même passer par sa chambre d’hôtel ».

Jetant un coup d’œil à mon nouvel ami bactérien dont j’ignorais jusqu’alors l’existence, je réalise soudain que ce dernier avait poussé son zèle destructeur jusqu’à m’offrir une vue imprenable sur mon os. Bref, n’écoutant que mon courage, je supplie le praticien de m’administrer les poisons les plus efficaces, en espérant que mon parasite sera le premier à y succomber. Le spécialiste me bourre d’antibiotiques et me prescris compresses et repos. Il faudra près de quinze jours de rétablissement pour affamer la bête et envisager de reprendre la route. Deux semaines ? Parfait pour préparer l’exposition photo que nous prévoyons de présenter au Congrès Mondial de l’Eau qui aura lieu début septembre à Montpellier.

Nous nous mettons au boulot. Nous visualisons, trions, sélectionnons, légendons, traduisons, envoyons, corrigeons. Heureusement, nous ne sommes pas tous seuls. Une solide équipe de soutien nous épaule à 25 000 kilomètres de nous. En France, on vérifie, corrige, rectifie, retouche et perfectionne. On développe les clichés, les encadre. Sans cette aide précieuse, aucune exposition n’aurait été possible et, pour ne pas avoir pu gratifier nos renforts à la hauteur de leurs efforts, nous profitons de l’occasion pour adresser à chacun de nos amis collaborateurs nos plus vifs remerciements.

Autour de notre guest-house, les clubs à bières, les bars « à massages » et les concerts de musique électronique sont les rendez-vous de vacanciers avides d’expériences exotiques, friands de stupéfiants locaux et se gargarisant d’improbables exploits de leurs dernières prouesses alpines. Il est bien loin, le Katmandu d’antan, celui du paradis des routards ! A Thamel, les bonnes rencontres sont rares. La plupart du temps elles ne sont ici bâties que sur d’orgueilleuses conversations entre touristes ou voyageurs qui s’auto-congratulent dans un inévitable dialogue de sourds. C’est que la ville, depuis les mythiques années soixante – dont elle n’a d’ailleurs rien hérité – est restée à la mode. C’est dans le quartier de Thamel que l’on tente en vain de recréer cette atmosphère que la plupart des visiteurs n’ont d’ailleurs pas connu.
Les Katmandu d’aujourd’hui sont bien loin d’ici.

Si le comportement de certains de nos concitoyens ne nous séduit pas vraiment, d’autres sont de tout autres bois : nous faisons la rencontre de Clément. Il est jeune, français et voyageur. Mais là ne sont pas nos seuls points communs ; Clément, lui aussi est parti du pays au volant d’une deux-pattes, en direction de Katmandu. Les difficultés douanières l’ont poussé à abandonner la belle au Kazakhstan mais cette triste mésaventure n’a rien érodé de ses ambitions. Que cela ne tienne, il a sauté dans un avion pour retrouver la ville népalaise qu’il aime tant. Nous avions eu écho de son voyage à la frontière Irano-turque. Deux voyageurs français nous avaient alors révélé qu’un autre deuchevagabond venait de prendre la route vers l’Est. Nous avons ainsi communiqué tout au long de nos voyages respectifs. Nous avons aujourd’hui bien des choses à partager, des paysages à décrire, des anecdotes à raconter…

Nous faisons aussi la rencontre de Sagun, qui a quitté il y a quelques années sa vallée natale de Katmandu pour s’installer avec Carole, sa femme française au Bangladesh. Sagun nous propose généreusement de garer Rustine chez ses parents, dans les hauteurs de la capitale. Elle ne pouvait pas tomber sur hôtes plus sympathiques et plus intentionnés.

Nous prenons un réel plaisir à déambuler dans les rues piétonnes de la capitale. A chaque coin de rues, chaque placette, est érigée un temple. Petits ou grands, mais tous sculptés avec une délicatesse inouïe. Datant de la période Malla (13ème siècle), ces édifices newar quoique bouddhiques, s’inspirent entre autre de l’hindouisme. Les temples les plus spectaculaires sont concentrés à Durbar Square, le centre historique de la capitale. Les sculptures qui ornent leurs devantures sont de véritables chefs-d’œuvre de dentelles.

Les temples les plus importants sont constitués de gradins concentriques gardés par des statues de bronzes aux allures de monstres chimériques. Les badauds viennent s’y prélasser tout au long de la journée, un chai à la main. Les pigeons eux aussi sont de la partie.

Les demeures du vieux centre, bâties sur les mêmes bases architecturales, offrent leurs préaux ornés aux passants fatigués.

Les rues pavées accueillent commerçants et vendeurs ambulants qui stimulent tous nos sens : épices enivrantes, cuivres scintillants, osiers mystérieusement tréssés, parfums de fleurs étourdissants…

De succulents momos (raviolis tibétains) sont cuits à l’étouffée dans les roulottes itinérantes. Farcis de viande ou de légumes, ils offrent une alternative indispensable au plat traditionnel et frugal qu’est le dal bat (purée de lentille).

Nous faisons au fil des rencontres, la connaissance de Pramod et Saru. Ce jeune couple dynamique est impliqué dans de nombreuses initiatives locales. Tous deux francophones, ils sont avides de rencontres et partagent volontiers leur inépuisable connaissance du pays. Souvent, ils nous accueillent dans leur agréable maison qu’ils jugent trop spacieuse pour deux. Tous les prétextes sont bons pour nous retrouver.

Résidant dans le quartier insipide de Thamel, nous nous efforçons de clôturer nos travaux photos pour quitter la capitale et découvrir à nouveaux les chemins de traverses des provinces environnantes. En attendant, la seule escapade possible est Patan, l’ancienne capitale newar. Cet ancien village qui recèle quelques-uns des plus beaux temples de la vallée, fut autrefois isolé de Katmandu. Patan fait aujourd’hui partie intégrante de la mégalopole.

Le vieux centre de Patan a su garder son âme, un charme brut et délicat. Chacune des étroites rues pavées aux balcons ciselés rejoint la place centrale, bijou de l’architecture newar.

De petites fontaines aux allures de gargouilles grimaçantes jaillissent du fond de profonds réservoirs et charment le passant de leurs détails d’ébène.

Parfois, quand nous sommes assez satisfaits de notre travail pour nous offrir une demi-journée de répit, nous sautons dans un bus pour Bodhnath. Haut lieu du bouddhisme, Bodhnath abrite une importante communauté tibétaine réfugiée à la suite de la répression chinoise lors du soulèvement de 1959 qui avait, à Lhasa, contraint de nombreux dissidents à l’exil. Le stupa monumental qui se dresse au centre du village est l’un des plus imposants au monde.

Tôt le matin, les couleurs feutrées des premiers rayons du soleil semblent en totale harmonie avec les rituels qui s’y déroulent. Chapelets à la main, les dévots cheminent autour de l’édifice, dans le sens des aiguilles de la montre, en murmurant. Les nombreux moulins à prières fixés aux murs blancs de l’enceinte sont actionnés à chaque passage.

A cette heure précoce, les couleurs de la scène sont sobres mais contrastées. Les moines, pourpres et safrans sont plongés dans leurs psaumes cycliques et leur pas autour du dôme sacré est décidé. Les pigeons, trop insouciants, s’envolent simultanément à leurs passages dans une danse de kaléidoscope. De pieux passants se mêlent à cette ronde incessante.

Nous croisons dans le centre Julian, cet anglais voyageant en camion aménagé qui nous avait déchargé d’une malle trop lourde six mois plus tôt, en Iran, pour nous la déposer sur notre route, en Inde. Une belle opportunité pour lui confirmer qu’a Varanasi, nous avons bien récupéré la cantine comme convenu et pour le remercier de son aide inestimable.

Les chambres de notre guest-house abritent des voisins assez originaux pour qu’on les mentionne.
Au premier étage de notre sobre bâtiment loge un Russe charpenté à l’allure inquiétante. Son regard sombre et méfiant est dissimulé derrière une longue tignasse grasse et ondulée qui retombe avec désolation sur ses larges épaules. Affublé chaque jour de son unique tenue militaire, son sac toujours prêt sur son lit en cas de départ précipité (précipité par quoi ???), il passe ses journées les yeux dans le vague, arrachant exceptionnellement un « hello » qu’il semble incapable d’accompagner d’un sourire détendu.
Au-dessus, la chambre est occupée par une jeune asiatique qui, de jour comme de nuit, est sous l’emprise de l’alcool ou de drogues douteuses qui la plonge dans un état interdisant toute interaction concrète avec le monde réel.
Son voisin de palier est lui aussi un spécimen hors du commun : bien qu’allemand de souche, on jurerait cohabiter avec un aborigène d’Australie qui convoiterait dans un secret mal dissimulé la vie de gourou hindou. Doté de tous les artifices qui sont de rigueur dans de telles circonstances, il s’escrime en vain à faire sortir un son correct de son didgéridoo fraichement acquis dans la boutique d’artisanat « local » du bas de la rue.
Enfin, un locataire rachitique au crâne rasé à blanc consacre la totalité de son temps affalé devant la minuscule télévision grésillante du hall d’entrée, une flute à bec dans la main qu’il pianote de ses doigts habiles sans se donner la peine de porter l’instrument à ses lèvres. Parfois, dans un sursaut de lucidité, on voit notre musicien taciturne qui saute sur ces deux jambes squelettiques, franchir d’un bond le dossier du fauteuil et monter quatre à quatre les escaliers jusqu’à sa chambre voisine de la notre et évacuer dans son pipeau, d’un coup d’un seul, le souffle trop longtemps retenu. Il faut alors tendre une oreille attentive pour distinguer qu’il s’agit d’un instrument de musique tant le timbre est strident.

Par le marché noir, nous avons pu, avec l’aide de nombreux contacts locaux, nous approvisionner en carburant. Ma jambe a semble-t-il définitivement pris le dessus sur son parasite. Nous prévoyons de quitter la ville demain matin.

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