Voyage au pays flottant
Dimanche 14 Septembre 2008, Bangladesh
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Mes compagnons de voyage me réveillent. Nous sommes en gare de Chittagong. Je salue mes amis et accepte la proposition de Rumki et Roméo : ils souhaitent nous inviter quand nous amèneront Rustine, la semaine prochaine, au port de Chittagong pour l’embarquer en direction de la Thaïlande.
Il est encore tôt et l’heure du jeûne n’a pas encore sonné. J’entre dans le « compartiment homme » d’une cantine de la gare et me joins à tous ces lèves-tôt qui souhaitent se remplir la panse avant une dure journée de diète.
Dans le bureau des douanes, l’inactivité n’a rien à envier à celle de leurs homologues indiens : voilà une heure que le service devrait être ouvert, mais bien des sièges sont vides (et parmi eux, celui du responsable de mes documents). Quelques fonctionnaires vaquent à leurs occupations habituelles : un homme est plongé dans les bras de Morphée, la tête dans ses bras. A sa gauche, son voisin parcourt le journal du jour. En face, une charmante dame aux yeux légèrement bridés (nous sommes aux confins de la Birmanie, et les faciès changent) joue avec son téléphone portable. Son voisin plaisante avec un vieil ami en lui tapant sur l’épaule.
Depuis bien longtemps, les ordinateurs ont quitté les administrations et les saisies se font en pianotant sur de vieilles machines à écrire. Dans le milieu bureaucratique, l’informatique demeure souvent un privilège occidental. De hauts casiers métalliques vomissent une quantité inimaginable de vieux grimoires vermoulus dont les pages jaunies s’envolent parfois au gré des courants d’air. Le formulaire que je remplis subira sûrement le même sort.
Une fois affranchi de mes obligations douanière, je me dirige à nouveau vers la gare. Quotidiennement, pendant plusieurs heures de la journée nous sommes privés de courant. Sans ventilateurs, la température est insoutenable. Les quelques hommes téméraires qui osent adresser la parole à l’étranger que je suis se battent presque à qui sera le plus serviable ; les cartes de visites s’accumulent dans mes poches.
Le billet de train en classe économique pour Dacca me coûte 150 Takas (1,5 euros), soit le même prix que la course en auto-rickshaw entre la gare d’arrivée et l’appartement où nous logeons (10 minutes de trajet).

Durant les 6 heures de voyage, je sympathise avec Amit, un jeune professeur d’Anglais à l’université de la capitale. Très curieux, il me questionne sur notre voyage, sur la France, la religion. L’Iftar dans le train est mémorable. Chaque voyageur sort soudainement son sac de victuailles. On m’offre toute sorte d’encas. Un thé nous est servi dans la tasse en porcelaine qui est de coutume ici. A travers la fenêtre, le soleil couchant donne aux rizières les plus belles couleurs sous une lune précoce et parfaitement pleine qui se reflète dans l’eau des casiers à riz. Ce soir, je retrouverai Dacca et Coralie.
Samedi 13 Septembre 2008, Bangladesh
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Mon train siffle le départ. Il y a quelques heures à peine, j’ignorais que je me rendrais à Chittagong ce soir. Les douanes maritimes exigent de voir nos papiers originaux et ceux de la voiture et il n’est pas question de les confier à la poste locale. Coralie est restée à Dacca. Josselin, souhaitant franchir le pas d’un voyage en solitaire, profite de ma familiarité avec les gares pour m’accompagner sur le quai. Il fait déjà nuit depuis quelque temps. La gare de Dacca, contrairement à ses cousines indiennes est relativement vide et plutôt moderne. Il est donc 23h, et le train siffle.

Je partage mon compartiment insalubre avec trois jeunes gens parfaitement anglophones, dont Rumki et Sadik (dit »Roméo »), un couple habitant Chittagong. Voulant me faire visiter sa ville avant l’heure, Roméo sort de sa poche son téléphone portable et pianote. Il m’invite à s’assoir à ses côtés, et m’annonce en prenant à témoin son écran « Tu vois, nous habitons ici, tout prêt du port ». Curieux, je me penche sur son appareil et aperçois, subjugué, une carte satellite interactive. Je suis littéralement bouche bée…non pas parce que Roméo s’est connecté sur internet grâce à son portable dernier cri (même si, je le confesse, c’était la première fois que je vivais cette prouesse technologique), mais par le paradoxe de la situation. Un train cabossé roulant à 25km à l’heure, croulant sous une foule de passagers qui en occupe chaque recoin jusqu’aux toits des wagons, un train traversant le cœur d’un Bengladesh presque médiéval, et là, sous mes yeux, une carte satellite consultée sur internet avec un simple téléphone portable. Monde de contraste. A mon tour, je navigue au fil de cette année de voyage, jusqu’à ma ville natale, Montpellier, que je fais visiter à mes nouveaux amis. Un voyage dans le voyage.
Il est tard dans la nuit quand nous grimpons dans nos couchettes poisseuses. A la lueur de ma frontale, je relis des passages de l’intégrale de Bouvier qui me suis dans tous mes voyages depuis des années jusqu’à ce que le balancement du wagon, le rythme berçant des mécanismes du train, le sifflement étouffé de la locomotive m’emportent dans un sommeil profond.
Du Mercredi 27 Août 2008 au Vendredi 12 Septembre 2008 Bangladesh
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L’humidité est étouffante et la pluie surprend vite. Le Bangladesh est évidemment un pays d’eau.
Les embouteillages auxquels nous avons eu affaire hier sont en fait le quotidien des Bangladeshi. Les rues de Dacca sont constamment encombrées. Il nous paraît alors évident que le Bangladesh est le pays le plus densément peuplé au monde (57 fois plus petit que l’Australie, mais 7 fois plus habité). Nous slalomons entre les milliers de vélo-rickshaws et quelques voitures japonaises.


Le paradoxe de la richesse est ici bien plus présent que partout ailleurs : la mendicité est importante, et les restaurants affichent pourtant des prix prohibitifs. Les yeux se tournent vers nous à chaque mètre. Peu de voyageurs visitent le pays. Nous sommes des exceptions dans les quartiers populaires. Si dans d’autre pays, les premiers regards sont remplis de curiosité et d’étonnement, ceux qu’on nous adresse ici sont le plus souvent empreints d’indifférence, si ce n’est de souffrance. Bien qu’aucune animosité n’en soit à l’origine, Coralie est souvent lourdement dévisagée.
Alors que nous achetons quelques fruits, nous entendons derrière notre dos une conversation comique. Deux hommes parlent à notre sujet :
«- D’où penses-tu qu’ils sont ?
- Probablement d’Inde !
- Oui, bien sur, ça doit être des indiens… »
Nous devons trouver un logement. Mais, le pays étant depuis les soulèvements politiques qui ont eu lieu il y a quelques mois (depuis, le gouvernement du pays est provisoire), les quelques chambres de voyageurs qui existaient encore il y a peu de temps dans les bas quartiers de la ville ont été fermées. Les autres ne reçoivent pas les étrangers ou, le Ramadan arrivant, sont complets. Que faire ?

Notre ami Régis cherchant lui aussi un nouveau logement, nous parcourons la capitale.
Nous dénichons en attendant une chambre dont le prix, même ardûment négocié, nous contraint à de nouvelles recherches.
C’est ainsi que nous rencontrons Fatma et Jocelyn, deux jeunes français en poste de professeurs de langues à l’alliance Française de Dacca. Compatissant et généreux, ils nous ouvrent les portes de leur collocation. Nous passerons un mois chez eux, un mois inoubliable, un mois d’échanges sur le pays, sur les voyages. Une intervention dans leur classe nous permettra de rencontrer des enfants curieux et rieurs.



Au 6ème jour de notre séjour à Dacca, le jeûne du Ramadan plonge le pays dans une atmosphère étonnante. Ici, plus que dans d’autre pays musulmans, le Ramadan est une expérience étonnante. Pendant un mois, les 12 millions de citadins vont vivre au rythme de ce jeûne. Et nous avec… Sans crier gare, à certaines heures de la journée, les rues les plus bondées de la ville peuvent se vider en une dizaine de minute. Les bureaux et les magasins n’ouvrent plus qu’au bon vouloir de leur propriétaire. Bien sur, excepté quelques minuscules étals au coin de certaines allées, dissimulées derrière un rideau, aucune échoppe ne propose à boire ou à manger. La ville semble plus que jamais exploser sous le nombre d’habitants (pendant cette période, la charia promeut les gestes envers les défavorisés, qui rejoignent la ville en masse pour mendier), mais la vie est au ralenti.

Nos deux hôtes, Fatma et Jocelyn sont musulmans aussi. Nous le devenons presque par la force des choses. L’expérience est forte. Pour tous, le meilleur moment de la journée reste la rupture du jeûne ou « Iftar ». Une célébration quotidienne, une fête commune et conviviale que nous vivons pleinement. Vers les 18h, à la tombée du jour, les muezzins de chaque mosquée lancent à l’unisson, du haut de leur minaret, la prière de la rupture (« Sehri »). La ville entière s’immobilise soudainement. Certains, en pleine activité, d’autres, plus organisés, ont les bras chargés de friandises et de pâtisseries achetées quelques minutes avant dans une des nombreuses tentes-banquets qui se dressent en fin d’après-midi. D’autre plus consciencieux encore (ou plus affamés !) ont rassemblé toute leur petite famille autour des tables communes agencées à chaque coin de rue, leur petit « set-repas » prêt à être dévoré. Chacun se fige, attentif. Le chant s’achève et, dans un brouhaha général, que vous vous trouviez chez vous, dans la rue, dans un rickshaw ou ailleurs, rien n’est plus important que de boire…et manger. Là -bas des clients de rickshaw libèrent leur chauffeur. Ici, une poignée de fruits secs nous sont offertes. Qu’il est bon de se mêler à la foule pour choisir samossas et délices de miel. Le moment de l’Iftar, vécu ainsi chaque jour pendant un mois, restera encré dans nos meilleurs souvenirs.

Régis accepte de nous épauler pour notre reportage sur le delta du Gange. Il connait bien cette région pour y étudier les structures de post-urgence mises en place à la suite des catastrophes climatiques et des inondations, qui s’abattent régulièrement sur la région. Spécialisé en Eau et Assainissement, Régis nous invite à partir avec lui sur le terrain et rencontrer les habitants du delta et les acteurs des différents projets qui les épaulent. Nous quittons donc Dacca pour la région de Barisal, à l’ extrême sud du pays.

Si on dit du Bangladesh que c’est un pays flottant, c’est que nulle part ailleurs, l’eau est aussi omniprésente dans le paysage, dans la culture et dans le quotidien de ses habitants. Le pays est assis sur le delta le plus large au monde : celui du Gange. Les plaines alluviales qui constituent 90% du territoire ne s’élèvent pas au delà de 10m au dessus du niveau de la mer.


Situé au creux du golfe du Bengale, le Bangladesh est le lieu de prédilection des caprices de Jupiter. Loin de nous l’idée d’alimenter ici le catastrophisme qui va généralement de paire avec ce pays mais il est vrai que chaque année ou presque, les Bangladeshi bien que vivant des eaux et avec les eaux depuis des millénaires, subissent la violence de cyclones les plus dévastateurs qu’il soit.

Le Gange s’appelle ici « Padma » et rejoint au centre du pays un autre géant : le Brahmapoutre, descendant tout droit des Himalayas. C’est de ces grands fleuves que proviennent annuellement des inondations des plus destructrices. Si les risques humains peuvent être parfois minimisés, les impacts sur les récoltes sont rarement maitrisés et la population, dont 63% vivent de l’agriculture, doit une fois de plus faire face aux colères de l’eau.

Le degré d’adaptation de la population à ce monde d’eau est étonnant. Les maisons, en tôle ou en bois, sont montées sur pilotis. De petits bassins piscicoles les entourent. L’accès aux habitations serait impossible sans la multitude de petits ponts en bambous qui enjambent les bras de rivières, les bassins et les marais.

Les alevins destinés à la pisciculture sont transportés dans des jarres en terres. Au dessus de chacune d’elles est penché un prédisposé qui, durant leur transport, agite continuellement le contenu pour oxygéner l’eau.
Les voies de communication sur terre ferme sont rares et tout transite via les canaux et les rivières.

Rapidement, nous apprenons, comme nous le craignions, que la Birmanie maintiendrait un refus catégorique quand à la traversée du pays. Même si nous nous attendions à l’herméticité du territoire birman, la déception est grande. La Chine, est, par ce côté, infranchissable. Nous devons donc ce mois-ci trouver un cargo qui accueillerait Rustine (et ses propriétaires ?) pour traverser la mer d’Andaman jusqu’à la Thaïlande. Les recherches sont difficiles. Les unes après les autres, les compagnies maritimes, n’ayant pas l’habitude de convoyer un véhicule de particuliers, nous ferment leurs portes. Nous frappons aux portes de tous les bureaux de fret, des agences de cargo, des boîtes d’import-export. Les cabines étant inexistantes, passer un coup de téléphone à Dacca se révèle être un véritable défi… A la suite de trois semaines de persévérance, une compagnie accepte notre demande. Rustine prendra la route des mers, et nous, sous le refus d’embarquer avec elle, n’avons que d’autre choix que de survoler les 500 kilomètres qui nous séparent de Bangkok. Même si la déception de « tricher » pour une distance si insignifiante est lourde, la suite du voyage est tout de même assurée.
A notre arrivée, Dacca semblait nous attendre avec un je ne sais quoi de vicieux, prêt à nous retirer des poumons le peu d’endurance qu’il nous restait d’un long voyage dans le sous-continent indien. Mais avec le temps, nous avons adopté cette ville frénétique, et, comme si elle abandonnait le combat, elle se décida à nous offrir ce qu’elle a de meilleur. Plusieurs fois invités chez des ressortissants occidentaux, nous profitons aussi de quelques « Iftar » européanisés qui nous rendent les kilos perdus lors des mois précédents. En cherchant bien, même ici, quelques produits de chez nous ont su pénétrer le pays. Avec le temps, ces grandes villes confirment que le monde est la banlieue de l’Europe.
Mardi 26 août 2008, Inde, Bangladesh
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Départ à 6h30. Nous quittons cet hôtel aussi enchanteur qu’improbable dans un pareil lieu désolé. Nous logeons la longue piste cabossée, croisant les derniers villages indiens. Le petit complexe frontalier compte un chai-wallah, un intimiste bureau des douanes, celui de l’immigration et un check-post de l’armée. Il nous faudra attendre 8h30 avant de voir les fonctionnaires rejoindre leurs postes. Pour patienter, nous faisons la conversation avec le brave vendeur de chai et ses clients matinaux autour d’un verre brûlant et quelques puris. L’immigration tamponnera nos passeports après une heure d’attente supplémentaire. Ici, peu d’étrangers se présentent, et personne n’a déjà eu affaire à des voyageurs véhiculés. Le Carnet de Passage en Douane, notre document sésame ne figure pas dans les démarches habituelles. A chaque étape douanière, les préposés ouvrent de lourds manuels poussiéreux cachés dans de grands casiers métalliques rouillés. Ne trouvant pas dans leurs grimoires de quoi dissiper leurs doutes, les officiels frileux se passent la responsabilité des signatures comme un bâton de dynamite. Sympathiques toutefois, ils finissent par remplir nos autorisations à l’issue d’une ultime concertation.

Alors que nous sommes sur le point de passer au Bangladesh, c’est à l’armée indienne qu’il faut montrer patte blanche. Nous comprenons vite que la suspicion dont nous sommes à priori victime n’est en fait que curiosité de la part des soldats. A 12h 30, après 5 heures et demi sur place nous sommes enfin libres de traverser la frontière.
Coté Bangladeshi, la tâche est étonnamment plus aisée. Après nos explications, les responsables ne rechignent pas à signer nos documents et, dès 13h30, la route est à nous.
Celle qui s’étend devant nous est en excellent état. Pas un cassis, pas un nid de poule. Les villages sont calmes et les activités tournent autour des moissons et des récoltes. Les épis de blés sont égrainés sur des peignes à pédales ; les mangues et les ananas s’entassent sur les carrioles. Le paysage est sublime. Rizières, manguiers, papayers, jute, blé, canne à sucre étendent leurs verts envoûtants. A perte de vue, du haut de la digue sur laquelle la route est juchée, le panorama est splendide.

Les femmes sont présentes, mais discrètes, enveloppées dans leurs saris flamboyants qui voilent leurs visages ébènes. Chez les hommes, les colliers de barbe bien fourni, à la mode islamique (83% des bangladeshi sont musulmans), fait l’unanimité. Les inscriptions des panneaux, en langue bangladeshi, sont bien difficiles à déchiffrer. On nous assure que nous pourrons rejoindre Dacca ce soir. La route restera donc aussi bonne ?
Il semble que oui. Nous roulons à une vitesse convenable, prenant tout de même le temps d’admirer les beaux paysages et ce ciel tiraillé entre douceur et sévérité.
Nous arrivons aux alentour de Dacca vers 19h, juste à temps pour les embouteillages. C’est le chaos. Nous abattons 5 kilomètres en 1 heure, pare-chocs contre pare-chocs. Mais le moral est au plus haut : notre grand ami Régis nous attend. Ancien camarade d’étude, et consultant pour l’Unicef, il loge momentanément dans le quartier international. Doux euphémisme quand on le découvre ; il s’agit en fait d’un ghetto pour expatriés, cloisonné de la vie locale. Rien ne manque pour faire oublier aux ressortissants occidentaux dans quel pays ils vivent.
Mais qu’importe le lieu, les retrouvailles sont émouvantes et la douche la bienvenue.










Une belle aventure, et la plume pour la raconter…
une (trés!) belle journée qui commence, ici en France par une bonne lecture.
merci, take care!
Ray
super! enfin la suite de vos aventures et des photos! toujours aussi bien écrit..quelle plume! (enfin quel clavier)bonne fin de séjour et a bientot
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