[28 mai 2008 | 2 commentaires | ]

Du dimanche 6 avril 2008 au mardi 8 avril 2008, Iran

Drap iran

Nous retrouvons Zahedan et ses tourments pour un bref passage éclair. Rustine est toujours là et nos militaires itou. Après la prière, les clients de l’hôtel sortent en masse de la masjid (mosquée improvisée dans une chambre vide). Dans le couloir crasseux, une bande de routiers m’interpellent alors pour boire le thé. Ils sont Pachtounes, Baloutchis, Afghans, Azéris, tous faisant éloge de leur pays, de leur communauté, dénigrant leurs collègues avec des rires tonitruants et des tapes dans le dos.

Mais c’est l’heure de prendre la route pour la frontière pakistanaise. Mirjaveh, le poste frontière nous attend à 80 kilomètres de là (dépendants de nos escortes successives, sept heures de route nous sont nécessaires !). A notre arrivée, nous voyons les grilles frontalières se fermer sous notre nez. Nous avons quitté l’Iran, mais ne sommes pas encore au Pakistan. No man’s land. Zone franche. Heureusement, un petit motel est là pour porter secours aux infortunés. Infortunés, c’est le cas de le dire. Nous avons justement plus un Rial en poche, et le manager n’accepte pas les roupies pakistanaises. Nous faisons les yeux doux à notre voisin de chambre qui accepte finalement de nous changer quelques euros que nous avions gardé pour ce genre de mésaventure.

Nuit frontalière

Du lundi 31 mars 2008 au samedi 5 avril 2008, Iran
Drap iran

Nous retrouvons Yazd que nous avons quitté 7 jours plut tôt.

Yazd, vue du ciel…photo de photo

Nous profitons de notre retour dans cette ville qui nous est maintenant familière pour faire part à un artiste local d’un petit caprice que nous avons en tête depuis longtemps. Nous voulons décorer Rustine d’un vers en écriture persane du grand poète Hafez : « Les beautés du persan sont des sources de vie, échanson, va le dire aux pieux vagabonds ». Majid, peintre et dessinateur de renom, accepte de nous rendre ce service. Profondément touché par l’intérêt que nous portons à l’art et à la culture iranienne, ce dernier nous donne même rendez-vous dans son atelier pour une petite surprise. Accompagné par Ahmed, son élève, nous nous rendons dans sa galerie où sculptures, aquarelles et photos couvrent les murs. A peine arrivé, me voilà poussé sur une chaise sous un spot brûlant. Cinq minutes plus tard, Majid me tend un portrait de moi étonnamment réaliste. Sacré talent.

Alter-égo

Majid et son équipe

Pour officialiser notre amitié, nous sommes invités à diner chez Majid. Les plats sont aussi diversifiés que raffinés. Nous sommes présentés au reste de la famille qui nous accueille comme leurs propres enfants.

Repas en famille

Repas en famille 2

Toute la famille de Majid se joint à lui pour nous convier à la sortie du vendredi. Ils ont tous coutume de se retrouver, le jour sacré de la semaine, à leur maison de campagne, dans le village de Dehbala, à quelques 60 kilomètres de là. Nous y passons un moment fabuleux, intégrés à cette grande famille joyeuse, goûtant des mets délicieux et discutant de botanique sous les fleurs des cerisiers.

Après-midi à la campagne

Après-midi à la campagne 2
Dimanche 30 mars 2008, Iran
Drap iran

Nous apprenons par notre ami Pakistanais Bashir que le Congrès International de l’Agriculture qui devait se dérouler dans une semaine à Quetta est annulé. Le renversement du gouvernement pakistanais de la semaine dernière et la soudaine mise à l’écart de son chef d’état, le Général Musharraf, en est la cause. Le pays étant en pleine ébullition et les attentas suicides se multipliant dans les grandes villes pakistanaises, nous décidons de prendre les devants et demander ici notre visa pour l’Inde.

Portrait

Pour nous rendre au minuscule consulat indien, la tâche n’est pas aisée et il nous faudra faire preuve d’une grande patience. Une escorte fait le pied de grue à l’entrée de notre hôtel et pour tout déplacement, aussi ridicule qu’il soit, nos soldats sont immanquablement sur nos talons. Pour traverser la rue à la recherche d’une miche de pain ou quelques fruits, ils ne nous lâchent pas d’une semelle. Alors nous rendre à l’autre bout de la ville s’avère être un vrai défi pour les nerfs. De plus, chaque voiture à son secteur. A chaque centaine de mètres parcourus à bord de leur véhicule, nous devons attendre la relève. Le trajet de deux kilomètres entre notre hôtel et le consulat, fort d’une logistique désastreuse, nous prend la journée. Nos nerfs sont déjà à vif quand le consul nous apprend alors que la durée d’obtention du document est d’une semaine minimum. Rester une semaine de plus dans cet enfer est inconcevable.

Piaule de Zahedan

Plutôt que de croupir dans notre chambre d’hôtel miteux, nous prenons une décision aussi rapide qu’unanime : une fois la demande effectuée, nous retournerons dès aujourd’hui à Yazd, en bus cette fois, jusqu’à la délivrance du visa. 14 heures de trajet nous attendent, 890 kilomètres à contre courant de notre voyage, et pourtant, nous sommes soulagés de quitter la ville.

Dans cet environnement incertain, la seule option raisonnable concernant Rustine est de la laisser dans un commissariat. Décrétant que la nonchalance et l’antipathie dont ont fait preuve nos militaires durant nos longues heures d’escorte valaient bien ce petit service, nous déposons notre carrosse devant une caserne de police en leur faisant comprendre que nous espérons bien la retrouver dans le même état et que nous les tiendrions pour responsable dans le cas inverse. Face à la désapprobation du chef et au départ imminent du dernier bus – ultime chance d’échapper au triste sort qui nous pend au nez – nous ne lui laissons pas le choix et lui jetant un regard plein d’avertissements, nous lui tournons le dos pour sauter dans le bus.

Bus iranien

Nous nous dirigeons pour la première fois vers l’ouest. Les têtes chevelues des dromadaires dépassent des dunes de sable. Les postes douaniers se succèdent, faisant descendre en pleine nuit tous les passagers, ouvrant, vidant et vérifiant un par un les bagages. Petite astuce pour gagner un peu de temps : faites dépasser un soutien-gorge à l’ouverture du sac et vous verrez des reflets écarlates monter aux joues de l’agent iranien. Il passera sans aucun doute son zèle sur le bagage du voyageur suivant.

Samedi 29 mars 2008, Iran
Drap iran

La relève de l’escorte est assurée. Nous reprenons la route vers l’est, précédés par nos nouveaux anges gardiens qui, délogés de leurs thés fumants, semblent aussi enchantés que nous de leur nouvelle mission. En voyant notre bolide et craignant alors de devoir consacrer la semaine pour rejoindre la prochaine équipe, un militaire inquiet nous interroge : « Et à quelle vitesse maximale roule votre tacot ? »

Rustine bien protégée
Nous devons, pour rejoindre la lugubre ville de Zahedan, traverser 330 kilomètres de désert. Nos gardes du corps ne pouvant nous assurer que nous y trouverons de l’essence – Zahedan semble être un sujet de conversation à éviter ici. Nous avons eu toutes sortes d’échos assez décourageants concernant cette ville frontalière – nous remplissons à la seule station service notre réservoir (20L) et nos jerricans (2x20L).

Les escortes se multiplient. Après chaque vingtaine de kilomètres parcourus, une nouvelle équipe nous ouvre la voie. Si certains sont assez consciencieux dans leur tâche, aucun ne fait du zèle, et quelques-uns, non scrupuleux, nous donnent carrément rendez-vous au prochain poste de police. C’est dans ce contexte qu’un de nos pneus rend l’âme. Seuls sur le bord de la route, les reliefs afghans en face de nous et une petite boule au ventre, nous débattons du bienfondé de ces mesures de sécurité tout en changeant la roue défectueuse. Dans le doute, nous envoyons alors à nos sauveurs absents nos compliments pour leur sens du devoir.

Pas vraiment le choix…

Retrouvailles

Zahedan, préfecture du Baloutchistan iranien, est à la hauteur de sa réputation. Nous entrons dans un autre monde. Coincée entre les montagnes noires à l’ouest où les armes se vendent sous la tunique, la frontière afghane au nord où les groupuscules terroristes ont leurs bases et le désert Baloutche pakistanais à l’est, qui est le théâtre des plus importants trafics d’opiacée et d’autres drogues en tous genres, Zahedan se fond dans l’ambiance locale.

Les gens ont changé d’allure et de faciès. Les épaisses barbes sont de rigueur, les longues tuniques tombent sur les pantalons amples, quelques turbans font leur apparition. Les sourires sont rares et les discussions sont difficiles. Peu d’étrangers passent dans le coin, et, sans que nous soyons les malvenus, l’atmosphère est loin d’être chaleureuse. Le cadre est brut, sévère. Peut être est-ce dû à l’ absence totale de femmes dans le décor. Nous espérons que, comme nous l’avons entendu, la gravité de ces regards ne franchit pas les limites de la ville et que les prochaines escales nous feront oublier cette étape lugubre.

Vendredi 28 mars 2008, Iran
Drap iran

En direction de Bam, au sud du Dasht-e-Lut, la chaleur devient de plus en plus présente. La capote ouverte, nous croquons les délicieuses figues séchées d’Estabhan et de savoureuses pistaches.

Bam constituait, il ya quelques années encore, un des joyaux des nombreux vestiges du pays. Avec Persépolis et Ispahan, la citadelle de Bam a séduit les voyageurs depuis plus de cinq siècles. Cependant, la magnificence de ce site enchanteur s’est subitement volatilisée le matin du 26 décembre 2003 lorsqu’un tremblement de terre de 6,8 sur l’échelle de Richter frappa la ville, ses habitants et sa somptueuse citadelle. Plus de 25 000 personnes ont été tués par ce désastre. Près de 80% de la ville fut détruite. Aujourd’hui, plus de 4 ans plus tard, nous trouvons la ville comme si le séisme s’était produit la veille. Par manque de capital, peu des rescapés ont pu reconstruire leur logement et les rares institutions humanitaires internationales ont aujourd’hui mis les voiles. Au beau milieu des ruines, seuls les eucalyptus centenaires et les palmiers-dattiers demeurent sur pieds. Les infrastructures, services publics, administrations sont quasi-inexistants. Le bazar fait bien pale figure : les échoppes ont élu domicile dans des containers de fret, bien rangés les uns à coté des autres, formant des rues métalliques et rajoutant au triste spectacle de la ville un caractère désolé. Nous percevons dans les yeux des habitants une tristesse sans précédant dans notre voyage.

Le nouveau “bazar” de Bam

Pour ajouter un peu de grisaille à tout ça, en entrant dans la ville, nous pénétrons aussi dans la zone dite sensible de notre itinéraire. A partir d’ici, et jusqu’au cœur du Pakistan, les gouvernements iraniens et pakistanais exigent que nous soyons accompagnés d’une équipe militaire. Ici, elle s’appelle Javar, Massoud et Azadi.

Malgré nos poissons-pilotes sur le dos, nous décidons de visiter ce qui reste de la citadelle. Si nous n’avions pas vu de photos du site avant le désastre, nous aurions bien du mal à imaginer le spectacle que découvraient, au cœur du désert, les voyageurs d’antan. Pour donner un semblant de vie au lieu, quelques musiciens traditionnels font raisonner leurs flûtes et leurs tambours.

Vestiges de la citadelle

Jamais sans notre escorte

Notes plaintives ou espoir musical?

Avant…

…après.

Jeudi 27 mars 2008, Iran
Drap iran

Le bitume qui s’étend jusqu’à Kerman semble être déroulé sur une mer de sable et de cailloux. « Au prochain arbre, on s’arrête pour manger ! ». Malgré la bonne idée de Coralie, il a fallu attendre 30 kilomètres pour que la condition soit satisfaite.

L’opium est partout. Invisible mais omniprésent. Les yeux des routiers sont creusés par ce vice. Sur cette route déserte, les rares échoppes de tôles brulantes dégagent de fortes odeurs âpres et les marchands qui les occupent ont parfois l’allure macabre qui caractérise les fumeurs de longue date.

Kerman, bien qu’elle soit rafraîchie par de grands arbres salutaires, ne présente pas beaucoup d’intérêt. Notre passage permettra au moins de faire une lessive, rapiécer les trous de nos pantalons et passer la nuit dans la chambre sordide d’un hôtel qui, par la rareté des clients, semble avoir oublié qu’il en était un.

Petit moment de lessive
Mercredi 26 mars 2008, Iran
Drap iran

La tranquillité de la nuit fut entrecoupée de quelques bruits de moteurs nasillards étouffés par la densité de la végétation. Ce sont des contrebandiers qui rallient en mobylette le désert de Lut aux ports du golfe persique par la chaîne de Zagros.

Dans le village d’Estabhan, alors que nous changeons la roue arrière-gauche crevée par les difformités de la route, Mehdi vient à notre rencontre. Avant même que nous nous en apercevions, nous nous retrouvons assis en tailleur autour de toute sa famille, à partager un repas divin préparé par sa mère. Mehdi est exploitant en figues séchées qui font la renommée de la région. Nous quittons la belle famille chargés de ces fruits délicieux « à grignoter pendant la route ».

Petit imprévu à Esthaban

Mehdi et sa famille

La nuit tombe sur Sirjan où nous avons bien du mal à trouver une chambre. Nous échouons finalement dans un trou à rat aux murs fissurés dont les lits restent inflexibles malgré le poids de notre fatigue.

Mardi 25 mars 2008, Iran
Drap iran

Persépolis nous attend. Nous arrivons à point : c’était au temps de Norouz qu’à l’époque de son apogée, la cité achéménide recevait des visiteurs venus des quatre coins de l’empire. Persépolis est un des plus grands chefs-d’œuvre de l’antiquité. Se déployant sur près de 125 000m², la cité fut édifiée au 5ème siècle avant J-C (après un siècle et demi de travaux) puis fut détruite par un incendie commandité par Alexandre le Grand qui la réduisit, en 330 av J-C, à ce qu’elle nous offre aujourd’hui. Même si la magnificence du site de l’époque est difficilement concevable, ses vestiges archéologiques n’en restent pas moins époustouflants.

Pérsépolis

Persépolis 2

Persépolis 3

Nous ne pouvions passer Shiraz sans faire halte au mausolée du grand poète persan Hafez. Nous ne sommes pas tout seul. Fils spirituel du pays, Hafez demeure dans le cœur de chaque iranien. Dans chacun de ses ghazal (poème), le lecteur y interprète sa destinée. Il est de coutume de se faire tirer au sort un de ses vers par une perruche et d’y lire conseils et fortune. Les iraniens se vouent à ce rituel avec le plus grand sérieux.

Tirage au sort des prophéties d’Hafez

Rien ne reste des vignes dont le cépage a rendu la ville de Shiraz si célèbre. Si ce n’est quelques coteaux à l’entrée de la cité, tristement destinés à produire un jus de raisin médiocre et bon marché. Il y a peu de temps encore, l’Iran était le pays de la poésie, des fleurs et…du vin. Nous arrivons visiblement trop tard !

En remontant vers le nord-est, en direction de Kerman, nous faisons halte en bordure d’un immense lac salé, dans un vaste périmètre irrigué où s’étend à perte de vue la verdure des amandiers. Bravant les interdits, nous installons entre quatre arbres notre douche solaire et oublions notre pudeur pour une ablution clandestine.

Bivouac au lac salé

Installation de la douche

Douche furtive

Allongés sur notre couverture, les yeux dans les étoiles, Coralie me demande : « On est à combien de kilomètres de chez nous ? ». Nous venons de passer les 16 000 kilomètres.

Lundi 24 mars 2008, Iran
Drap iran

En considérant notre dur labeur, si certains se demandent pourquoi les voyageurs étrangers de passage sont mis à dure épreuve de la sorte, voici un semblant d’explication : Norouz. Pour donner une idée, Norouz est en Iran ce que Noël est chez nous : Deux semaines de vacances où le pays est littéralement paralysé, amputé de ses moindres fonctions publiques, des ses transports, de ses commerces. Immobilisation totale.

Deux semaines ou les enfants sont pourris gâtés, où les familles se retrouvent à l’autre bout du pays, donnant aux routes iraniennes l’impression de colonnes de fourmis incarnées par des voitures de tout poil coiffées de formidables baluchons qui tanguent sous l’effet de la conduite périlleuse de leurs propriétaires. Le manque général d’engouement pour le travail pousse même le corps policier à réquisitionner de jeunes pré-ados boutonneux pour faire la circulation à l’angle des intersections encombrées.

Deux semaines ou les tentes multicolores dominent le paysage iranien. Les familles alors entièrement reconstituées établissent le campement sur les ronds-points, sur les places des villes, sur le bord des routes…La simple pause générée par une subite envie de thé peut se transformer en un bivouac de trois jours. C’est ainsi qu’à travers tout le pays, à la période de Norouz, les tentes aux couleurs criardes, les samovars à gaz, les nattes en osier, les couvertures moelleuses prennent possession de la moindre touffe d’herbe. Les iraniens sont incontestablement les rois du pique-nique.

Pique-nique de Norouz

Mais Norouz est avant tout la célébration de la nouvelle année. A l’équinoxe du printemps, depuis plus de 2500 ans, chaque iranien prépare cet évènement. Il est de coutume de procéder alors à un grand nettoyage de printemps. Puis chaque foyer dresse sur un petit autel les sept éléments qui symboliseront l’arrivée de la nouvelle année. Le nom farsi de chacun de ces articles commence par la lettre « S ». Chaque jour durant la semaine précédant le jour « J », ils ajouteront un de ces objets sur la petite table : une pomme, un œuf, du vinaigre, de l’ail, des graines, des pièces de monnaie, et…des poissons rouges.

Table des “haft seen”

Dans les ruelles, les familles s’affairent pour réunir les « haft seen » (les sept « s »). Dans de larges bassines posées sur les trottoirs s’amassent (comme leurs cousines les sardines) les poissons colorés. Ils semblent se douter que leur sort dépendra de la délicatesse du petit garnement qui les choisira. Beaucoup ne passeront pas la semaine.

Les victimes de Norouz

Les victimes de Norouz 2

Autour de Yazd, deux villages ont attiré notre curiosité. Meybod et Ardakan ont gardé en leur cœur d’étonnants systèmes hydrauliques traditionnels. Nous y faisons halte pour nous rendre compte de l’architecture exceptionnelle des réseaux de qanats et des glacières traditionnelles, imposants dômes de sables qui préservent jusqu’à la saison chaude l’eau glacée par le froid hivernal.

Qanat de Meybod

Qanat de Meybod 2

Une glacière ancestrale

Avant de quitter la ville de Yazd, remarquant une petite faiblesse au niveau du châssis de Rustine, nous décidons de faire une fois de plus un peu de vide dans nos affaires. Chaque gramme a son importance. Nous nous séparons d’une de nos deux roues de secours et de bien d’autres accessoires. Nous confions d’autre part une de nos cantines métalliques pleine à craquer à Julian. Julian est un intrépide bourlingueur Anglais mais bouddhiste (bouddhiste mais Anglais ?) qui se rend en Inde du Nord-est à bord de son camion aménagé. Les routes Pakistanaises ont la réputation de ne briller que par leur absence…quelque soit le chemin qu’il prenne, il n’y a nul doute que sa « maison sur roue » tiendra plus le coup que notre modeste deux-chevaux. Fidèle à sa confession, Julian accepte avec plaisir de nous rendre ce grand service. Une fois en Inde, il nous laissera quelque part sur sa route notre bagage que nous viendrons récupérer …à moins que nous nous y retrouvions ! « Inch’Allah ».

En descendant vers Shiraz, nous prévoyons de visiter l’immanquable cité de Persépolis. Mais en cette période de Norouz, mieux vaut s’y rendre très tôt le matin. Nous décidons donc de bivouaquer à une dizaine de kilomètres du site. En longeant un petit chemin sec, nous débouchons sur une vallée pierreuse mais d’un charme indéfinissable. Rustine se fraie un passage au beau milieu des troupeaux des nomades Quashqa’i, qu’ils mettent à l’abri des prédateurs en s’armant de vieilles pétoires portées en bandoulière.

Malgré l’isolement de notre repère, d’autres familles iraniennes occupent les lieux. A la nuit tombée, le chant joyeux des femmes s’échappent des feux de camp.

Bivouac près de Persépolis

Bivouac près de Persépolis 2

Du jeudi 20 mars 2008 au dimanche 23 mars 2008, Iran
Drap iran

Lors de notre séjour à Yazd, le responsable de l’hôtel nous proposa de donner un sens à notre séjour en nous offrant l’opportunité de faire un peu de travail manuel. Les entrailles d’acier de Rustine refusant depuis quelques temps de céder aux perversités du voyage, et considérant que par manque d’obligations mécaniques nos doigts s’engourdissaient un peu, il nous a paru effectivement qu’un peu d’activité utile et concrète ne pouvait pas nous faire de mal. Nous écoutons sa proposition. Elle consiste à nous rendre dans le petit village de Kharanaq, à 50km au nord de Yazd, et donner un coup de pouce à l’aménagement d’une future maison traditionnelle destinée à accueillir les voyageurs de passage. Le logement et la pitance nous seront offerts en échange de nos services. Excites à l’idée de transpirer un peu pour une noble cause, nous acceptons la proposition. Nous embarquons avec nous Heni, dite « sea shell », une voyageuse japonaise qui fait notre itinéraire à reculons.

A tort, les étrangers ne se bousculent pas pour visiter l’Iran. Mais cette désertion touristique ne nous empêche pas de faire de belles rencontres pluriethniques et les quelques visiteurs que nous croisons sont généralement des voyageurs au long cours qui ont un tas d’aventures à partager. Par la faible concentration de ces routards, le hasard pousse nos chemins à se croiser régulièrement.

Kharanaq est un petit village de sable de plus de quatre millénaires où se dresse un caravansérail exagérément restauré et une magnifique citadelle en ruine qui laisse dépasser un minaret tremblant. A notre arrivée, on nous apprend que la guesthouse à retaper doit accueillir dès le lendemain les premiers clients. Après un rapide état des lieux, nous comprenons que quelques bras supplémentaires ne seront pas superflus. Voila comment les trois jours suivants s’écoulèrent au rythme des pelles, de la vaisselle tintinnabulante et de la manutention de matelas.

Kharanak

Minaret tremblant, Kharanak

Du haut du minaret, Kharanak

C’est ce qu’on appelle “prendre la porte”

Kharanak 2

Kharanak by night

Kharanak by night 2

Kharanak by night 3

Kharanak by night 4

Aqueduc de Kharanak

[24 avr 2008 | 5 commentaires | ]

Chers lecteurs,

Malgré nos efforts de mise à jour de ce blog, nous avons bien du mal à réduire cet éternel retard que vous aurez tous remarqué.

Nous sommes aujourd’hui à Udaipur, en Inde. La traversée de l’est iranien ainsi que du Pakistan s’est déroulé sans trop de problèmes…sans compter d’indécrottables escortes militaires, un bras de châssis plié, et une petite frustration de n’avoir pas assez profité du Pakistan.

Toujours de merveilleuses rencontres, d’étonnants paysages, et de beaux sujets de reportage…

Mais vieux motard que jamais, les nouvelles suivront incessamment sous peu.

Merci de nous rester fidèles.

[24 avr 2008 | 4 commentaires | ]

Mardi 18 mars 2008 et mercredi 19 mars 2008, Iran
Drapeau Iranien

Les toits de Yazd sont parsemés de « bagdirs », ces tours du vent qui capturent le moindre pouce d’air dans ces conduites rafraîchies par des bassins d’eau froide. Cet ingénieux système est l’ancêtre de notre climatisation.

Bagdir de Yazd

Toits de Yazd

Toits de Yazd3
Yazd et sa région représentait pour notre projet une étape importante. Nous trouvons dans ce coin du pays d’étonnants systèmes d’approvisionnement en eau. Les « qanats » sont d’interminables canalisations souterraines creusées à la main qui permettaient aux villages d’être reliés par un réseau d’eau douce. Ces tunnels peuvent atteindre plusieurs dizaines de kilomètres de long. Les villageois pouvaient ainsi accéder à l’eau en se rendant aux puits édifiés tous les 200mètres. Malgré l’abandon progressif de ce système ancestral, nous avons pu visiter des qanats encore utilisés aujourd’hui et les constructeurs spécialisés ont paraît-il de beaux jours devant eux.

Toits de Yazd2

Qanat
L’aliment de base est ici le chameau. A chaque coin de rue, les bouchers suspendent les carcasses de ces seigneurs du désert.

Boucherie chamelière
Au sud de la ville, sur de petites collines arides se dressent deux « tours du silences ». Leur utilisation à des finsfunéraires est interdite depuis les années 1960, mais de nombreux curieux viennent encore visiter ces édifices zoroastriens.

Tours du silence

Tours du silence2

Lundi 17 mars 2008, Iran
Drapeau Iranien

Bivouac 21

Vaisselle

Bivouac 22

Nous rejoignons Yazd par la route du Sud. Les dromadaires sauvages sont nos seuls compagnons de route.

Rustine et les chameaux

Rustine et les chameaux2

Rustine et les chameaux3

Rustine et les chameaux4

Rustine et les chameaux5
Nous souhaitons faire une halte au petit hameau de Chak-chak, berceau de la religion Zoroastrienne et haut lieu de pèlerinage. Les Zoroastriens vouent un culte au feu, à la terre et à l’eau. Ils considèrent ces éléments comme sacrés. Pour ne pas souiller la terre et l’eau, ils abandonnent leurs défunts dans les fameuses « tours du silence » où les corps seront dépecés par les vautours.Cette conception sacrée de l’eau offre un sujet intéressant que nous développerons au sein de nos comptes rendus du projet Noria.

On the road

On the road2
Nous déposons nos bagages à Yazd. Cette ville au cœur du désert fut autrefois au centre du négoce caravanier. Aujourd’hui encore, Yazd est une ville de caractère.

Yazd

Samedi 15 mars 2008 et dimanche 16 mars 2008, Iran
Drapeau Iranien
Nous rencontrons Camille, un jeune voyageur toulousain à qui nous proposons une petite excursion deux-chevalesque dans le désert de Lut. En bon français, il ne peut refuser une pareille expérience. Le désert constitue un terrain de détente inespéré et nous nous offrons quelques moments d’excentricité.

Petits jeux du désert

Petits jeux du désert2

Petits jeux du désert3

Petits jeux du désert3

Petits jeux du désert4

Petits jeux du désert5

Petits jeux du désert6
Au pied d’un relief rocailleux, nous découvrons une oasis sans nom. Un petit paradis ou l’eau est pure et abondante, où les arbres offrent la meilleure ombre, et les premières fleurs colorent le paysage. Un spectacle qu’on croirait sorti d’un songe. Un Eldorado.

Bivouac 15

Bivouac 16

Bivouac 17

Sans même prononcer un mot, nous avons tous les trois la même idée : nous resterons ici quelques temps.

Nous établissons le bivouac à l’ombre de quelques arbres, tout près des clapotis de l’eau de source.

Bivouac 18

Bivouac 19
Une fois le bois mort recueilli, les pierres du foyer rassemblées et les couchages organisés, nous nous mettons en quête de notre repas du soir.

Nous avons repéré dans les eaux limpides qui courent le long des parcelles, de petits poissons argentés. Nous nous mettons d’en l’idée d’en pêcher quelques uns pour la pierrade de ce soir. Pari gagné ! Après de multiples tentatives infructueuses, plusieurs techniques inefficaces, nous parvenons à capturer les monstres aquatiques que nous dégustons sur une pierre chaude, éclairés par la lune (après examen de la taille des proies, nous optons pour les accompagner d’un peu de boulgour et de quelques saucisses au poulet…cuites sur la grille de ventilateur de Rustine !).

Session pêche

Session pêche2

Pierrade de poisson

Pierrade de poisson2

Repas auprès du feu

Repas auprès du feu2

Bivouac 20

(Les clichés où nous apparaissons tous les deux sont l’œuvre de Camille, Nous tenons à le remercier pour sa participation).

Vendredi 14 mars 2008, Iran
Drapeau Iranien
Sur la route de Nai’n, en quittant Ispahan, nous remarquons à l’horizon, dans le désert qui s’étend vers le nord, une étrange silhouette architecturale qui attise notre curiosité. Un château de terre ocre ? Une citadelle de sable ? Un bastion zoroastrien ? Nous quittons la route pour en avoir le cœur net.En s’approchant de l’enceinte sur la piste de sable, nous découvrons un sublime caravansérail à l’abandon d’une taille impressionnante. Il s’étale sur plusieurs hectares, entouré de toutes parts par l’immensité du désert. Malgré le poids des années et l’hostilité de ce climat sec et venteux, les tours et les minutieux détails des portes en bois sont encore nettement préservés. Dans les abris voûtés qui le composent, les traces fraîches de moutons témoignent du passage récent de nomades. Nous nous perdons pendant plus d’une heure dans l’édifice, explorant chaque salle, chaque porte, chaque toit. Combien de temps faudra-t-il pour que ces vestiges disparaissent parmi les dunes du désert ?

Caravanserail

Caravanserail2

Caravanserail3

Caravanserail7

Caravanserail4 Caravanserail5

Caravanserail6 Caravanserail7

(Cliquez sur les photos pour les agrandir)

Au moment du départ, une marche arrière à l’aveugle projeta dans un bruit apocalyptique notre pauvre Rustine dans… un puits. Bercés par ce silence et cette immensité, nous en avions oublié les vices du désert. Nous voilà donc posés sur le châssis, la roue arrière gauche disparue dans la cavité profonde. Une fois de plus, nous vidons entièrement la voiture. Une grosse pierre calée sous la roue pendante, nous nous armons de la pelle, du levier et de courage, et nous dégageons petit à petit le bas de caisse. Nous formons alors une piste de remblai pour chaque roue et parvenons enfin à sortir Rustine. Par chance, le châssis à tenu le coup.
Piège du désert

Piège du désert2
Nous nous enfonçons dans le désert direction Garmeh, une petite oasis dont on nous a fait des éloges. Le vent chaud nous offre une tempête de sable dont les grains craquent sous nos molaires.

Sur la route de Garmeh

Sur la route de Garmeh2

Garmeh
L’oasis de Garmeh est un véritable havre de paix. Les petits canaux d’irrigation gravitaire sont entretenus quotidiennement par les villageois afin d’approvisionner en eau leur belle palmeraie. Seul le crissement des larges ramures des palmiers-dattiers brisent le silence du désert.

L’oasis de Garmeh et son réseau hydraulique traditionnel seront présentés dans le documentaire du projet Noria.

Garmeh2

Garmeh3

Garmeh4

Garmeh5

Garmeh6

Nous logeons chez Maziars,dans sa maison traditionnelle parfaitement rénovée. Nous partageons de divines spécialités à base de chameau et d’inoubliables improvisations musicales.

Garmeh7

Garmeh8

Garmeh9

Garmeh10

Garmeh11
Du lundi 10 mars 2008 au jeudi 13 mars 2008, Iran
Drapeau Iranien

Les visages se noircissent au fil des kilomètres parcourus vers le Sud. Le soleil se montre plus insistant. Nous roulons doucement vers Ispahan.

« Ispahan ». Une ville qui résonne dans nos têtes depuis notre tendre enfance. Un nom enchanteur qui rime avec « Orient », avec « Couleurs », avec « Magie ». Ispahan nous évoque la Perse ancienne, faste et infiniment riche de beauté et de poésie. Elle nous promet des merveilles d’un autre monde ; celui des puissants califes, de leurs turbans multicolores, de leurs femmes gracieuses et de leurs caravanes de chameaux. Le monde de la route de la soie.

Voila à quoi nous songeons à notre entrée dans la ville. Autant dire que nous ne comptons pas être déçus.

Nous posons nos bagages à l’auberge Amir Kabir. Le gouvernement n’a laissé aucun autre choix aux visiteurs qui sont littéralement refoulés des autres établissements. Nous négocions une chambre pour quelques rials. L’auberge se situe à seulement quelques minutes de marche de la fameuse place de l’Imam qui fait la réputation de la ville, mais que nous nous refusons d’aller découvrir dans la précipitation. D’abord, tâter l’ambiance de la ville, rencontrer ses habitants. Prendre la température, s’imprégner de son caractère…

Nous descendons la rue Abbasi en s’étonnant à chaque pas de la tranquillité du centre ville. Les gens qui nous entourent semblent flâner, errer sans aucun but. Ils font halte parfois sur un des nombreux bancs qui ornent l’avenue pour déguster une boule de glace, un verre de maïs ou de vermicelles glacés. D’autres, en ce début d’après midi sont tombés depuis bien longtemps dans les bras de Morphée, étalés sur les pelouses, à l’ombre d’un arbre.

En nous dirigeant vers le sud, nous croisons par le plus grand des hasards notre compagnon de route de Turquie, Michael, avec qui nous avions partagé notre piaule dans le froid d’Erzurum. Tout cela nous paraît bien loin sous ce soleil de plomb.

Nous longeons ensemble la rivière Zayandeh, enjambée par ses ponts spectaculaires sur lesquels les derniers rayons du soleil se posent timidement. Prenant sa source dans le massif du Zagros, ce cours d’eau se perd dans les dunes du désert du Dasht-e-Kavir.

Pol-e Allahverdikhan

Pol-e Allahverdikhan2
En passant par le bazar, nous retrouvons les éternels charriots qui grincent sur la terre battue. De vieux manutentionnaires avertissent de leur passage par des « yallah » qui raisonnent sous les voûtes de briques rouges. Les Imams, leurs corans sous le bras, rejoignent leurs mosquées de prédilection, et se croisent d’un pas pressé et, dans les dédales des couloirs.

Dans les couloirs du bazar
De superbes monuments sont érigés de toutes parts. La nuit, chaque mosquée ou madrese (écoles coraniques), aussi simple puissent-elles paraître de jour, prennent des reflets somptueux et dévoilent des mosaïques insoupçonnables.

Madreseh Mādar-e Shah2

Madreseh Mādar-e Shah
Au coin des ruelles se cachent de petites chaikhanes, ces maisons de thé populaires ou l’on fume le narguilé en se délectant des aromes de la boisson brûlante, aussitôt sortie des samovars en cuivre.

Chaikhane
Si Ispahan est par essence même le joyau de l’architecture persane, elle n’aurait pas ces honneurs sans la fameuse Place de l’Imam. La beauté de ce lieu est indescriptible. Qualifiée de « Naqsh-e-jahan », littéralement « modèle du monde », cette imposante place (la deuxième du monde en taille) abrite à son extrémité sud, la majestueuse Mosquée de l’Imam. A elle seule, cette dernière mérite le voyage en Iran…même en deux-chevaux. Ses dômes sont couverts de délicates mosaïques bleutées parfaitement assemblées et ses motifs minutieux ne peuvent laisser l’observateur de marbre (contrairement à ses colonnes qui le sont). Les proportions du monument sont toutes aussi étonnantes.

Mais puisqu’il faut savoir se taire face à de telles beautés, voici quelques photos.

Mosquée de l’Imam

Mosquée de l’Imam2

Mosquée de l’Imam3

Mosquée de l’Imam3

Mosquée de l’Imam4

Place de l’Imam

Mosquée de l’Imam5

Mosquée de l’Imam6

Mosquée de l’Imam7

Place de l’Imam2

Mosquée de l’Imam8

Sur l’enceinte est de la place est établie la non moins somptueuse mosquée Sheik Lotfollah.

Mosquée Sheik Lotfollah

Mosquée Sheik Lotfollah2

Mosquée Sheik Lotfollah3

Mosquée Sheik Lotfollah4

Mosquée Sheik Lotfollah5

Mosquée Sheik Lotfollah6

Mosquée Sheik Lotfollah7

Croquis Mosquée Sheik Lotfollah

>>>Plus de croquis

Lors de notre passage au consulat français à Téhéran, notre voyage a suscité à notre grand plaisir un vif intérêt de la part de certains hauts représentants français. L’un d’eux nous suggérait alors de composer de sa part, à notre arrivée à Ispahan, un numéro qu’il griffonna au dos de sa carte. L’homme au bout du fil n’était autre qu’un descendant de la famille royale Qadjar. Ce dernier, averti de notre visite, s’empressa de nous inviter à déjeuner dans ses appartements. Surpris par cette spontanéité, nous époussetons tant bien que mal notre unique tenue de voyage et tentons en vain d’avoir une apparence digne de la situation. Mais en nous ouvrant la lourde porte de sa demeure, notre hôte nous mis rapidement à l’aise. Le prince est francophile et parfaitement francophone. Il nous invite le plus simplement du monde à entrer. Nous pénétrons alors dans un hall somptueux puis dans un autre, jusqu’à un premier salon, émerveillés par les objets et les œuvres d’art qui décorent les murs et les plafonds. Un imposant lustre d’opaline illumine un superbe tableau original de Mme de Pompadour. Des services en cristal du 18ème, dans un dégradé de couleur, trônent sur une commode Renaissance. Nous sommes accueillis dans ce décor éblouissant avec une gentillesse de la même ampleur. Comprenant que nos yeux n’ont rarement vu de tels trésors, notre hôte, amusé, nous propose une visite. Les salons et les salles de réception, privées et officielles se succèdent avec cette même splendeur. Nous ne pouvons contenir notre admiration face à ces merveilles et cet accueil. Une demi-heure plus tôt, nous sortions de notre dortoir lugubre, notre sac à dos sur les épaules, et nous voila dans un palais royal, chez un prince en personne…Invités ? Non ! « Amis » insiste-il.

En quel honneur ? Nous n’avons pas eu le temps de comprendre….ni même de nous poser la question. Toujours est-il que nous sommes là, un peu hébétés par cet étonnant hasard, entre les tableaux achetés aux enchères dans les plus beaux musées du monde, les meubles antiques sertis d’or, les tapis de soie ; à prendre le repas avec Son Excellence, son amie et une vieille dame qui ne fut autre que sa prof de français…

Chez le Prince Qadjar

Chez le Prince Qadjar2

Chez le Prince Qadjar3
Servis par un beau petit monde qui s’affaire autour de nous, nous passons l’après midi à boire des thés au safran, discuter de peinture, d’art et d’histoire. A rire aussi, au sujet des dirigeants iraniens, des mœurs occidentales… Nous passons une demi-journée hors du temps, oubliant le monde extérieur et toutes les obligations que nous nous étions pourtant promis de régler aujourd’hui. Une expérience inoubliable que nous ont fait vivre des gens hors du commun…des gens que nous ne saurions remercier à la hauteur de leur accueil.

Place de l’Imam3

Dimanche 9 mars 2008, Iran
Drapeau Iranien
Le jour se levait à peine quand nous sommes réveillés par un bruit de métal. Une sonorité quelque peu surprenante en plein désert, d’autant qui provient d’à peine quelques mètres. En levant les yeux, nous apercevons à moins de 2 mètres, un superbe coyote qui, alléché par les parfums de notre repas de la veille se délecte du fond de notre casserole. Nous contemplons cet étonnant spectacle jusqu’à ce que notre audacieuse convive s’éloigne doucement en trottinant, en jetant quelques regards étonnés en notre direction.

Bivouac4
Bivouac6
Bivouac5
Après une paire d’heures de binage, de raclage et de remblayage, nous extirpons Rustine de cette situation humiliante.

Sortis d’affaire
Nous reprenons la route vers le sud.

Kashan est un patelin tranquille aux couleurs ocre qui caractérisent ces villes grillées par le soleil. Les Rois Mages en seraient originaires.

Mosquée à Kashan
Cette halte nous paraît d’autant plus agréable que nous quittons la Capitale chaotique. Derrière ses rues bordées par l’ombre bienfaisant des platanes, des pins et des cyprès, se cachent de majestueuses demeures de sable qui appartenaient jadis à de riches familles persanes. Elles pouvaient accueillir, en plus des propriétaires, des dizaines d’invités et autant de subordonnés. Les bagdirs, tours du vent, ancêtres des climatiseurs, trônent sur les toits et recueillent, par leurs volets chaque souffle de vent. Ces minces courants d’air sont alors acheminés par des conduits dans les pièces du bâtiment après avoir préalablement balayé un bassin d’eau fraîche.

Ces résidences familiales sont aujourd’hui restaurées et ouvertes au public en tant que musées.

Demeure de Kashan

Demeure de Kashan2
En quittant la ville, bien avant le village de Natanz, nous sortons des chemins battus et rejoignons une fois de plus le désert pour y établir notre bivouac. Le sol rocailleux sur les flancs d’une petite colline stérile sera notre lit pour cette nuit.

Bivouac7

Bivouac8

Samedi 8 mars 2008, Iran
Drapeau Iranien
Fatigués de la pollution atmosphérique, du trafic anarchique, mais nos sésames en poche, nous quittons Téhéran. Une fois notre réservoir et nos jerricans remplis, nous prenons la route du Sud en direction deKashan.

Il nous faudra plusieurs heures pour sortir de la tumultueuse capitale. La nuit arrive vite et à quelques dizaines de kilomètres de là, nous décidons de quitter le bitume pour nous perdre dans le désert vallonné qui nous entoure. Alors que nous scrutons, parmi lesbas épineux et les obstacles pierreux, un coin propice à l’installation de notre bivouac, nous nous faisons surprendre par un lit limoneux d’un petit ruisseau asséché.

Crottier du désert

Depuis notre sortie de route, il n’est pas question de réduire de vitesse sous peine de nous ensabler. Mais malgré ces précautions, Rustine s’échoue dans ce piège naturel. Le sable atteint le châssis et les roues sont profondément ensevelies. Considérant la situation, nous nous accordons à estimer le temps de désensablement à plusieurs heures. Soit ! Nous dormirons là ce soir.

Ensablement

Nous déplions nos couvertures au pied d’un arbuste et nous allongeons, les mains sous la nuque, les yeux dans les étoiles.

Bivouac1

Bivouac2

Bivouac3

[15 avr 2008 | 7 commentaires | ]

Du Mercredi 27 février 2008 au Vendredi 7 mars 2008, Iran
Drapeau Iranien

Nous quittons Zanjan pour la capitale, Téhéran. Sur la route, nous devons redoubler de vigilance : les automobilistes, en nous voyant, se précipitent à notre niveau, nous font des queues de poissons pour nous photographier, se laissent doubler pour mieux observer notre fidèle bicylindre, puis accélèrent à nouveau. Surexcités, ils en oublient les plus élémentaires mesures de sécurité. Le trafic encombré et la vitesse n’ont plus aucune importance ; il s’agit surtout de ne rien manquer de ce drôle de véhicule. Nous répondons brièvement à leurs saluts et leurs encouragements avec un sourire un peu angoissé, scrutant les camions qui surgissent à pleine vitesse sur la voie opposée.

Les dunes de sable vert ondulent jusqu’à l’horizon.

De nombreux détails, invisibles pour l’œil inattentif, témoignent de l’évolution de notre voyage.

Tout d’abord la langue s’est transformée : le turc-azéri, un peu brut s’est adoucit, a pris des rondeurs et de la légèreté pour laisser place au farsi, la langue perse, chantante et voluptueuse. Les interrogations restent suspendues en l’air comme si aucune réponse n’était réellement attendue.

Le deuxième changement notoire concerne le thé. Ou plutôt, le sucre qui l’accompagne. Ici, plus de cuillère: il s’agit de caler entre ces incisives un morceau de ce sucre grossier qui provient d’énormes cônes compacts que l’on martèle pour le fractionner. Le liquide est alors filtré à chaque gorgée et il n’est chose aisée de faire durer le morceau jusqu’aux dernières gouttes de thé.

Service du thé

Du coté religieux, nous sommes passé de l’Islam sunnite de Turquie à celui de confession chi’ite, des partisans d’Ali. Le premier, celui des cinq prières et de la dynastie des Omeyyades est majoritaire dans l’intégralité des pays musulmans, exceptés l’Irak et l’Iran. L’Iran est cependant le seul régime chi’ite au monde. Les particularités de cette confession touchent ses adeptes jusqu’au plus profond de leur mode de vie. Ils ne respectent quotidiennement que 3 appels à la prière et vénèrent un culte particulier à la mémoire des 12 Imams (raisons des très nombreux jours fériés qui paralysent régulièrement le pays entier), des martyrs et des défunts en général.

Procession religieuse

Mais, parmi tous les changements caractéristiques de notre arrivée au cœur de la Perse, celui qui restera dans notre esprit et celui de tout voyageur, c’est le bleu. Ce bleu persan que nous retrouvons partout, jusque dans les yeux des iraniens. Un bleu profond, léger, presque turquoise qui séduit et apaise, impose la sérénité et l’admiration. Certains regards laissent littéralement bouche-bée. Un bleu dont nous ne trouvons aucun équivalent chez nous.

Bleu Persan

Dès notre arrivée à la capitale, nous nous empressons de dégoter à Coralie une tenue adaptée aux températures printanières. Oubliant le long manteau de laine qui était de rigueur jusque là, nous nous mêlons aux jeunes iraniennes dans les prêts-à-porter de Téhéran. Bien qu’ayant mis le cap sur la populaire Valias’r Avenue, voie à la mode et très convoitée par la jeunesse moderne de la ville, Coralie a bien du mal à trouver une tenue colorée. Le noir est largement dominant dans les vitrines. Les jeunes vendeuses se ruent sur la cliente « venue de France ! » est sont toutes à ses petits soins.

Arrêt de bus

Un autre détail nous saute aux yeux : les mannequins en plastiques, contrairement à ceux qui aguichent le chaland dans nos boutiques européennes, n’ont ici aucune forme. Epouvantails niant en bloc les lignes féminines.

Cependant, l’élégance des Téhéranaises est incontestable. Malgré les interdits et le poids des regards, elles s’habillent avec goût et leurs hidjab sont rarement dépareillés de leurs tuniques. Aujourd’hui, (jour férié commémorant la mort de l’Imam Hussein – en Iran, on compte les jours ouvrables sur les doigts d’une main), les rues commerçantes sont envahies de mères et leurs filles. Véritables accros du shopping, elles profitent de leur temps libre pour dépenser leurs économies mensuelles.

Nous croisons de nombreux jeunes, des deux sexes, arborant fièrement un pansement immaculé sur le bout de leur nez. Se faire refaire le nez est une mode qui fait fureur dans les beaux quartiers de la capitale. Parfois même, le bandage en question n’est qu’un artifice de style.

La mixité est absente du quotidien des jeunes iraniens. Du moins dans les textes, car il n’est pas rare qu’ils contournent les lois en se retrouvant entre amis sur Valias’r Avenue ou au cœur des nombreux parcs de la capitale. Ils peuvent alors, à l’abri des regards de la police et des « gardiens de la révolution », prendre un café avec le sexe opposé, s’échanger leurs numéros de portables.

Shopping à Téhéran

Il est difficile de rester plus d’une minute derrière un plan de ville, sourcils froncés, sans qu’une âme généreuse se précipite à notre secours, nous indique la direction de notre destination, ou nous pousse même dans sa voiture pour nous y emmener. Les iraniens, peut-être pour démentir l’image que leur gouvernement donne de leur pays au reste du monde, font preuve d’une grande générosité et de curiosité à l’égard des voyageurs. Ils sont très soucieux de faire oublier les préjugés qu’ont les étrangers sur leur pays et leur naturelle gentillesse marque généralement les visiteurs. Les cartes de visite qui s’accumulent au fond de nos poches sont souvent annotées d’un numéro de téléphone personnel que nous pouvons utiliser « for any problem ». Dans les embouteillages de la capitale, pas le temps de s’ennuyer : nous discutons avec nos voisins, on nous offre des cigarettes et les invitations se multiplient.

Ces manifestations de bienveillance tranchent avec les fresques établies par les services gouvernementaux sur les murs de la ville et qui fustigent avec haine les Etats-Unis et l’Etat d’Israël.

Fresques murales 1

Fresques murales 2 Fresques murales 3

Nous avons déposé nos bagages à l’hôtel Khazar Sea, petit établissement installé à l’ombre d’une ruelle du sud de la ville, près du Bazar. Notre chambre, que nous partageons avec un escadron de puces féroces, est située entre le quartier des antiquaires, celui des mécaniciens, et des planques des dealers.

Quartier du Bazar

Du toit de l’hotel

Nous resterons quelques jours dans le quartier, le temps de régler la suite du voyage, et notamment de trouver un moyen de traverser le Pakistan et de nous rendre en Inde. En effet, les autorisations nécessaires à la traversée du Pakistan par les terres ne sont pas délivrées par ces temps de hautes tensions politiques : l’ancien premier ministre, Mme Benazir Bhutto, portant dans sa candidature tous les espoirs d’une démocratie, s’est faite assassinée il y a quelques semaines ; les élections ont eu lieu il y a moins que ca encore ; et les attaques suicides se multiplient dans les grandes villes. Pour des raisons de sécurité, la plupart des ambassades européennes refusent les candidatures et les visas par les frontières terrestres sont rarement accordés.

Après plusieurs jours de recherches au sein de nombreuses institutions, des dizaines de kilomètres de marche dans les rues de cette capitale encombrée et polluée, d’innombrables coups de téléphone et autant d’heures d’attente sur les bancs des consulats, nos efforts ont portés leurs fruits. Nous pourrons exceptionnellement traverser le Pakistan par les terres. Bien sûr, nous avons de bons arguments concernant notre sécurité : Bashir, un camarade Pakistanais de mes études en Angleterre, aujourd’hui au ministère de l’Agriculture nous invite, dans le cadre du projet Noria, à participer et intervenir au Congrès International de l’Agriculture et de l’Environnement qui aura lieu à Quetta (Pakistan) début Avril. Ce dernier fait venir en notre honneur une escorte privée qui nous accompagnera de la frontière iranienne à Quetta, et traversera avec nous la zone du Baloutchistan, tant redoutée par nos diplomates.

D’autre part, un haut représentant français basé à Téhéran nous avoua qu’il avait vu, lors de ses vacances d’hiver en France, la diffusion de notre projet sur France3, chaîne partenaire du projet Noria. Il s’attendait alors à nous voir, tôt ou tard, passer dans le coin. Nous tenons d’ailleurs à le remercier pour son écoute et ses conseils.

Les rues de Téhéran sont loin d‘être pittoresques mais ne sont pas dépourvues d’intérêts:

Les djoubs sont une particularité bien iranienne. Ces canaux à ciel ouvert bordent les avenues du pays et les eaux des reliefs voisins y déferlent en emportant détritus et déchets urbains. Servant à l’origine à acheminer l’eau pour les besoins quotidiens, les djoubs ont donc une utilité bien différente aujourd’hui. Les plus impressionnants sont ceux de Valias’r Avenue, en plein cœur de Téhéran. Des platanes d’un demi-siècle plantent leurs racines dans ces flots incessants. Nous consacrerons une partie de notre projet à cette curiosité.

Les “djoubs”

Les vers du grand poète persan Hafez sont parfois récités dans la rue à qui voudra bien les entendre (bon nombre d’iraniens, paraît-il, en connaissent plusieurs passages par cœur).

De petits marchands tirant leur roulotte, proposent à la nuit tombée de délicieuses brochettes de betteraves arrosées de leur sirop, ou des barquettes d’énormes fèves aux multiples épices.

Vendeur de betteraves

Au levé du soleil, les téhéranais matinaux se régalent de « Kaleh Pach », petit déjeuner qui consiste en fait à se délecter de toutes parties du mouton que nous, délicats occidentaux que nous sommes, nous prendrions bien soin d’écarter avant de cuisiner la bête. Nous tentons l’expérience… sans les yeux s’il vous plaît ! ».

Kaleh Pach 1

Kaleh Pach 2

Kaleh Pach 3

Mais seuls les plus téméraires s’offrent aux aurores de telles ripailles et beaucoup se dirigent vers leurs boulangers. « Lavach » (galettes fines comme du papier) que le client époussette sur des grilles, « Nan » (pains plats) cuits sur des petits galets ou « baguettes » (pains viennois longs)…à chaque pain son boulanger.

Boulanger

Mardi 26 février 2008, Iran
Drapeau Iranien

Sur la vieille route entre Tabriz et Zanjan, nous retrouvons un paysage qui nous est familier. C’est le pont de Pol Dokhtar, près du village de Myaneh. Cet édifice fut immortalisé par Bouvier lors de son passage de l’ « Usage du Monde ».

Pont de Pol Dokhtar, Bouvier 1953

Pont de Pol Dokhtar, 2008

Sur la route, les montagnes de sables verts abritent de petits hameaux en torchis coupés du monde.

Un homme, sur le bord de la petite route, lui tourne le dos, assis contre son vélo rouillé. Pensif, ses yeux sous son chapeau de feutre scrutent l’horizon.

Zanjan est une halte peu empruntée par les voyageurs. On trouve dans les boutiques de son centre les meilleurs couteaux du pays. Son bazar compte de nombreux caravansérails qui sont inchangés depuis des siècles.

Caravansérail de Zanjan

Au détour d’une ruelle, nous croyons rêver. Nous ouvrons grand nos yeux. Mais oui ! Il s’agit bien d’une somptueuse deux-chevaux en parfait état qui brille de tous ses feux. Comment est-elle arrivée là ? Nous n’en saurons rien.

2CV iranienne 1

2CV iranienne 2


Lundi 25 février 2008, Iran

Drapeau Iranien

Notre séjour chez Ali et Roghi est très agréable. Pouya nous adopte vite et nous fait des monologues en turc-azéri dont nous ne pipons mot. Les plats préparés par Roghi sont divins. Nous dégustons nos premiers « dizis » (ragoût de mouton aux légumes que chacun doit piler méthodiquement pour en faire une sorte de purée), des « bademjuns » (aubergines) à toutes les sauces, des soupes (« asht ») d’orge. Ali, de son coté à pris deux jours sur ces vacances pour nous faire visiter sa ville. Toute la famille se met à nos petits soins avec un zèle presque gênant.

Tabriz est une ville encombrée. Elle fut, dans les textes anciens, considérée comme l’antre même du Paradis, le dernier sas avant le jardin d’Eden.

Un tapis Tabrizi dans le coffre d’une fameuse Paykan

Au bazar 2

Mais aujourd’hui, la ville séduit surtout par son bazar légendaire, vieux de plus de mille ans, long de 35km, renfermant plus de 7000 boutiques et 24 caravansérails. Loin des lumières clinquantes du Bazar d’Istanbul, celui de Tabriz recèle des trésors bien cachés, préservés du tourisme de masse et les activités qui l’animent sont d’une grande importance dans l’économie de la ville.

Suspendus au dessus des ruelles couvertes du bazar, des étendards noirs commémorent la mort d’un Imam. Ces célébrations sont si monnaie courantes que les drapeaux, rarement décrochés entre deux événements, y sont visibles presque constamment. Les symboles calligraphiés donnent au lieu un curieux mélange de grâce et de torpeur.

Ruelle du Bazar 1

Ruelle du Bazar 2

Les cours voûtées qui s’ouvrent sur chaque croisement regorgent des plus beaux tapis persans, tissés par les artisans de la région. Certains, en tailleurs, rapiècent ou fignolent ces joyaux de soie.

Tapis

Plus loin, des boutiques aussi grandes que des placards à balais présentent une multitude de fioles multicolores contenant autant de parfums aux noms mystérieux. Sur chacun d’eux, une étiquette désigne en farsi l’essence du précieux liquide. Cette écriture « arabisante » semble courir à reculons et paraît insaisissable. Elle participe au mysticisme de l’objet et de son contenu.

Des parfums aux noms magiques

Choix difficile

Plus loin encore, un vieil homme se cache derrière les vitres ternes d’une chapellerie d’une autre époque. Elle semble être là depuis des lustres. Les chapeaux de feutre de l’après-guerre côtoient les casquettes du début du siècle qui s’amoncellent autour des traditionnelles « Papakh » (toques azéries en astrakan).

Chapellier

En face, un vieillard a installé sur le sol une tête de mouton, abats et cervelle, qui feront le bonheur des Tabrizis matinaux pour leur petit déjeuné traditionnel, le « Kaleh Pach ».

Vendeur de Kaleh Pach

Un raffineur de sucre propose dans sa boutique immaculée toute sorte de cristaux…mais bien sûr, le « sucre-fromage », cette friandise ovale au goût mentholé occupe le premier étal.

Sucrier

Sucrier 2

Il n’est pas rare, en étant bien attentif, d’apercevoir certains « bazaris » égrainant de vieux bouliers pour compter leurs recettes. Quelquefois, de petites quantités de caviar échappées des grands marchands de la mer Caspienne échouent sur les étals des poissonniers.

Au bazar

En 1953, Tabriz a accueilli, bien malgré lui, Nicolas Bouvier, qui, surpris par la neige a dû se résoudre à passer de longs mois d’hiver sans pouvoir quitter la ville. En relisant son « Usage du Monde », nous nous sommes rendus sur les lieux de ses photos d’époque. En comparant ses clichés et les nôtres, nous avons une petite idée de l’évolution de la ville et des modes de vie des habitants.

Une mosquée de Tabriz, Bouvier 1953 (2)

Une mosquée de Tabriz, 2008 (2)

Seuls les pigeons sur les dômes des mosquées semblent inébranlables.

Une mosquée de Tabriz, Bouvier 1953

Une mosquée de Tabriz, 2008

Dimanche 24 février 2008, Iran
Drapeau Iranien

Nous échangeons nos adresses, serrons la main d’Ali Baba, lui exprimons toute notre reconnaissance et avec cette frustration que nous connaissons que trop bien, nous le quittons.

En descendant l’avenue de l’Imam Khomeini, vers l’Est, nous sommes surpris par un étrange spectacle : 4 Dyanes, ces cousines germaines des Deux-chevaux bordent la chaussée. Leur état n’est pas reluisant mais la surprise est telle que nous nous arrêtons et cherchons les propriétaires. Nous avions eu échos de la présence de Dyanes en Iran…mais de là à en croiser autant dans le premier village que nous traversons !

Rustine rencontre ses cousines iraniennes 2

Rustine rencontre ses cousines iraniennes

Rustine rencontre ses cousines iraniennes 3
Nous faisons connaissance avec l’un des propriétaires à qui nous confions notre problème d’essuie-glaces. Avec l’aide de son voisin électricien nous décortiquons l’intégralité du mécanisme, l’explorons dans les moindres détails et parvenons à trouver le dysfonctionnement.

Réparation des essuies-glace

Le brave homme ne parle pas anglais. La langue régionale est le turc-azéri, à cheval entre le farsi d’Iran, l’azerbaïdjan et le turc. Malgré tout, avant notre départ, il nous fixe dans les yeux – pour la première fois depuis plus d’une heure – d’un regard humide, et nous glisse quelques mots d’anglais, d’une voix confuse et désolée « you know, we are not terrorists ».

Comme le veut la tradition iranienne, la politesse est une règle d’or. Ici, on l’appelle le « ta’arof ». Selon cette coutume de courtoisie, les artisans et les commerçants maintiennent à leurs clients qu’ils ne souhaitent pas recevoir de rémunérations pour leurs services. Il faudra insister trois fois, pas une de moins, pour permettre à son interlocuteur d’accepter son dû. Cette règle, très usitée dans tout le pays offre même au plus démuni l’opportunité de se montrer aussi généreux que ses tiers et ainsi, de ne pas perdre la face. Ou du moins, il donnera l’illusion de pouvoir offrir gratuitement son aide…offre que le client refusera par trois fois, et paiera finalement ses dettes.

Sur la route

Sur la route de Tabriz, le climat ne cesse de s’adoucir. Autour de nous, les vallées laissent apercevoir les champs de tournesols en jachère où de petites cabanes de paille tressée permettent aux agriculteurs de jouir d’un peu d’ombre.

Lors de notre pause thé dans une de ces parcelles, nous découvrons à notre grande joie une boîte de foie gras oubliée au fond d’une de nos malles. Surprise qui tombe à pic pour l’heure du repas.

Nous croyions avoir définitivement quitté la neige et l’hiver, mais à l’approche de Tabriz, un épais brouillard assombrit le ciel et quelques flocons blanchissent l’horizon.

En arrivant dans la ville, nous sommes accueillis par Roghi, la sœur l’Ali Baba, Ali, son mari, et Pouya, leur fils de quatre ans. Ali, d’une trentaine d’année, tiré à 4 épingles, est cadre dans la société gouvernementale de télécommunications. Malgré leur bel appartement dans le quartier chic de la ville, ils nous confient les difficultés que le peuple Iranien rencontre au quotidien et le poids du gouvernement fanatique qui pèse sur les libertés individuelles.

Le tapis moelleux d’Ali

Depuis la révolution islamique de 1979, date à laquelle l’ayatollah Khomeini est porté au pouvoir, le pays vit dans l’ombre des lois ultra-conservatrices imposées par les mollahs. Pour compliquer plus encore la situation, l’absurde guerre Iran-Irak, au terme de 8 ans de conflits sanglants (1980-1988. – officieusement, le conflit dura jusqu’en 1990) ne compta pas moins de 500 000 victimes iraniennes et autant dans le camp opposé, A la mort de Khomeini en 1989, l’ayatollah Khameini succéda au titre de chef suprême. Puis, avec l’élection de Rafsandjani dans le début des années 90 et plus encore avec celle de l’ayatollah Khatami, un réformateur modéré élu en 1997, le pays connut un peu de répit : en effet, ce dernier, malgré son appartenance religieuse, fit figure de modéré. Mais Khatami ne fut visiblement pas à la hauteur de la situation et les reformes attendues ne prirent pas effet. Le président actuel, Mahmoud Amadinhejad, joue dans la cour de ses prédécesseurs de la révolution, avec les cartes du fondamentalisme et de la persécution.

Le peuple iranien se sent impuissant face à cette régression et la plupart de nos rencontres se forcent à nous démontrer- en toute discrétion bien sûr – le mépris qu’ils portent à ce système qui les paralyse.

Il faut cependant tendre l’oreille pour réaliser ces dures réalités. Le hidjab (le foulard islamique) et les restrictions vestimentaires que subissent les femmes iraniennes, et qui font polémique sur la scène internationale, ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. Comme de nombreux iraniens, Ali et Roghi, une fois chez eux, n’ont pas la langue dans leurs poches. Les langues se délient et les foulards aussi. Ils nous expliquent que le satellite qu’ils ont installé pour pouvoir offrir à leur fils des programmes plus adaptés que le prosélytisme omniprésent diffusé par les chaines publiques (les seules autorisées), leur vaudrait 60 coups de battons en cas de contrôle.

Les rencontres entre les deux sexes sont prohibées et les relations de toute nature entre un homme et une femme en dehors du contexte marital, familial ou professionnel peuvent être sévèrement punies. Hommes et femmes sont d’ailleurs cloisonnés dans les transports en communs : les bus sont séparés d’une rambarde séparant les femmes, à l’arrière du véhicule. Partout dans les rues des panneaux rappellent que chacun doit « respecter les mœurs islamiques ». La voix féminine étant considérée comme un organe « intime», ces demoiselles sont priées de ne pas pousser la chansonnette. Dans chaque boutique, chaque lieu public, extérieur ou couvert, trônent les portraits de Khomeini et son successeur Khameini qui gardent un regard pesant et paternel sur le bien suivi de ces règles.

Fresque

Ali nous explique que beaucoup souhaiteraient un soulèvement, une révolte, une nouvelle révolution. Mais les risques sont bien trop élevés. Au-delà des arrestations et des châtiments corporels, les conséquences de l’incarcération d’un chef de famille comme lui, équivaudraient, dans un tel système, à la perte certaine de la famille toute entière. En effet, les revenus proviennent généralement du père (63% des femmes fréquentent l’université mais seulement 11% sont sur le marché de l’emploi) et ce dernier représente légalement sa famille. Les élections sont tristement prévisibles. Elles sont sans surprises. Sous un faux semblant de démocratie, les partis représentés sont du même bord religieux et les dirigeants politiques sont des marionnettes dirigées par les mollahs et le chef suprême.

Ali et sa famille

Samedi 23 février 2008, Iran
Drapeau Iranien

Au petit matin, devant sa boutique désordonnée, nous rencontrons « Ali Baba ». C’est un petit homme au sourire imperturbable surmonté d’une petite moustache grisonnante. Le béret sombre dont il ne semble jamais se séparer lui donne un air rassurant, et un petit quelque chose de Mario Bros.

Ali Baba – surnom qu’il tient de son épicerie anarchique où tout le quartier semble se servir en sa présence comme en son absence – se montre d’une gentillesse et d’un dévouement qui dépasse l’entendement. Non privé d’humour, il a su, par son optimisme et sa sérénité, mettre au second rang les préoccupations qui nous ont poussées à faire halte ici. Bien moins pressé qu’efficace, il nous fait comprendre sans vraiment nous le dire: « d’abord faisons connaissance, bavardons, et buvons des litres de thé. Quand l’envie de partir vous prendra, alors je vous aiderai et tout sera réglé en temps voulu ». Voilà comment nous passons nos premières heures iraniennes assis sur des bidons d’huile à siroter des dizaines de verres de thé parfumé en ayant des plus agréables conversations avec le plus agréable des interlocuteurs qui puisse être.

Le sourire d’Ali Baba

Avec l’aide de l’un de ses amis assureur, le problème de l’assurance sera vite réglé.

En ce qui concerne l’essence, l’aide d’Ali Baba a été déterminante. Afin de pallier au gaspillage et à la surconsommation d’un carburant meilleur marché que l’eau (0.07euros par litre) le gouvernement iranien a enfin pris une mesure. Depuis l’été dernier, chaque propriétaire d’un véhicule se voit attribuer une carte qui lui permet d’acheter un maximum de 100 litres de carburant par mois. Malgré cette restriction, la plupart des citoyens s’arrangent pour avoir plusieurs cartes qui leurs permettent de remplir leurs réservoirs à la hauteur de leurs besoins. Après mure réflexion, nous avons décidé de prendre le risque de ne pas acheter la carte de rationnement (celle attribuée aux touristes est bien plus onéreuse et les 100 litres accordés ne suffiront pas pour traverser le pays dans les délais de notre visa ; même avec les quelques 7 litres /100Km que consomme Rustine). A chaque plein (20 litres de réservoir, et 40 litres en jerricans), nous compterons donc sur le bon cœur et la compréhension des iraniens qui, en nous prêtant leur carte pour quelques litres, nous sortirons d’affaire. Pour notre premier approvisionnement, Ali Baba se fait un plaisir de nous rendre ce service.

Pour ce qui est de l’argent, l’affaire ne prit pas plus de temps. Etant donné que l’Iran, par sa politique isolationniste, ne comprend aucun distributeur de monnaie, nous avions dû prendre soin, en entrant dans le pays, d’avoir assez de cash pour la totalité de notre séjour sur le territoire. Or, même si nous ne souhaitions changer en Rial qu’une petite partie de ce montant, le cours de la devise est tel que nous sommes ressortis de la banque avec des liasses plein les poches.

Au retour de la banque

Sur les conseils de plusieurs voyageurs, nous avons choisi de porter des alliances. Même si cette mesure est loin d’être obligatoire, elle a le mérite de faciliter les choses dans de nombreux cas de figure. Tout particulièrement à l’écart des grandes villes et des capitales qui flirtent avec les mœurs occidentales, deux jeunes gens de sexes opposés voyageant ensemble sans être mariés peut sembler étrange ou suspect. Cet artifice permet aux voyageurs d’être mieux accueillis, sinon mieux compris, notamment dans les familles et les hôtels de certains coins reculés.

Voila comment en une journée nous nous retrouvons mariés et multimillionnaires !

Nous acceptons avec un plaisir non contenu l’invitation d’Ali Baba pour passer la soirée et la nuit chez lui. En moindre retour, nous préparons un semblant de poulet-basquaise avec les moyens du bord et nous couchons sur les premiers tapis persans d’une longue série qui va suivre.

[15 avr 2008 | 4 commentaires | ]

Vendredi 22 février 2008, Turquie, Iran
Drapeau Turquie Drapeau Iranien

Dernière ligne droite avant l’Iran. Avant la frontière, Coralie endosse le long manteau de laine conforme aux mœurs du pays et prend soin d’ajuster le voile qu’elle ne devra plus quitter durant notre séjour sur le territoire Perse.

Il fallut 1h30 pour remplir les formalités et le carnet de passage en douane du véhicule, mais étonnamment, aucun douanier ne posa même le regard sur Rustine et nous passons en Iran sans aucune fouille.

Les panneaux sont indéchiffrables et la circulation devient soudainement anarchique. Tout le monde nous salue et nous souhaitent la bienvenue.

Si nous découvrons avec joie la gaieté des iraniens, nous nous frottons aussi aux premiers aléas qui marquent inévitablement toute arrivée dans un nouveau pays.

Pour l’Iran, l’adaptation la moins évidente concerne la devise monétaire ; si le Rial est le cours officiel, les iraniens ne parlent qu’en Tomans. Un Toman correspond à 1/10ème de Rial et il ne faut accumuler pas moins de 14 000 Rials pour atteindre un Euro. Les prix affichés – quand ils le sont- sont le plus souvent exprimés en Tomans, plus rarement en Rial (dans les boutiques de standing de Téhéran) mais ne comprennent en aucun cas l’unité monétaire et c’est au chaland d’avoir le bon sens nécessaire pour déduire s’il s’agit de Rials ou de Tomans. Un vrai casse tête pour le nouveau venu.

Afin de régler l’assurance de Rustine, changer l’argent nécessaire et se renseigner sur le rationnement de l’essence (qui est imposé en Iran depuis 6 mois), nous devons faire halte à la prochaine ville digne de ce nom : Maku.

Ce petit bourg s’allonge sur 10 kilomètres, au fond d’une vallée escarpée. Deux abruptes parois rocheuses interdisent tout développement autre que dans le sens de la vallée.

Jeudi 21 février 2008, Turquie
Drapeau Turquie

Juché sur le flanc de la montagne voisine, le palais d’Ishapasha surplombe la ville et la vallée entière. Malgré la rude ascension, Rustine parvînt à l’atteindre sans trop de peine. La situation de l’édifice, faisant face aux contreforts enneigés du Caucase, en fait un lieu magique. Malgré une restauration quelque peu outrancière, le palais est un joyau d’architecture.

Ishapasha, Dogubayazit 2

Ishapasha, Dogubayazit 1

Ishapasha, Dogubayazit 3

Mercredi 20 février 2008, Turquie
Drapeau Turquie

Enfin le jour « j », celui du départ. Erzurum aura été une escale forcée mais agréable. La neige a cessé de tomber. Rustine, bien qu’ayant subi de nombreux dommages dus au climat, est prête à reprendre la route. Nous quittons l’hôtel Guller, saluons Michaël, et nous engageons sur la route de l’Est, celle de Dogubayazit.

Sur la route de Dogubayazit

Un vent glacial s’est levé. Après quelques kilomètres, les chaînes se brisent l’une après l’autre sur la glace qui recouvre le bitume crevassé. Nous les rafistolons avec de simples anneaux de portes clefs. Accroupis devant la voiture, nous sommes fouettés par les rafales glaciales à qui aucun relief ne fait barrage. Nous avons parcourus 15 kilomètres en une heure.

Nous sommes néanmoins consolés par le paysage magnifique. Le merveilleux Mont Ararat se dévoile devant nous. La terre rougeâtre de ses versants prend des reflets roses avec le soleil couchant. A l’issue du grand déluge, Noé aurait échoué avec son arche et ses occupants sur ses flancs.

Mont Ararat 1

Plus récemment, Nicolas Bouvier, en passant sur cette même route quelques 55 ans avant nous écrivit : « De longues distances séparent les villages. Pour une raison ou pour une autre, il peut arriver qu’on arrête la voiture et passe la fin de la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l’eau bouillir sur les primus à l’abri d’une roue. Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brulants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent…et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le chercher un jour.

On s’étire, on fait quelques pas, pesant moins qu’un kilo et le mot « bonheur » paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qu’il vous arrive ».

Bouvier finit ainsi : « Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que les autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie vous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur ».

Au détour d’une colline, Dogubayazit apparaît timidement. Erigée au pied de l’Ararat, ce géant de 5137m, la ville semble faire preuve d’une extrême humilité.

Mont Ararat 2

Mont Ararat 3

Mont Ararat 4

Mardi 19 février 2008, Turquie
Drapeau Turquie

Faux départ. Probablement grippés par le froid, les essuie-glaces ne donnent plus et de lourds flocons balayent le ciel. Nous ne partirons pas ce matin. Une fois de plus, nos doigts sont mis à dure épreuve : toute la journée dans le froid mordant, avec l’aide de Michael, nous tentons en vain de réparer le mécanisme défectueux. Derrière la vitre de l’hôtel, Coralie refait le monde avec Assan, un policier curieux, qui vit en elle l’opportunité inespérée d’approfondir ces 3 mots d’anglais.

Découragés par notre échec, nous décidons de profiter de notre fin de journée pour faire réparer nos deux roues de secours crevées depuis quelque temps. Au coin de la rue, nous dégottons un de ces fameux « otolastics » qui sauvent la mise de bien des routiers malchanceux. Un vieil homme devant la cabane nous y fait entrer et, analysant le problème, rejoint tranquillement le petit atelier. Des machines imposantes et rouillées baignent dans l’huile de vidange. Elles semblent ne pas avoir été utilisées depuis des décennies. Chaque fil électrique est dénudé, rafistolé mille fois. Une profusion d’outils tout aussi désuets couvre les murs dans un désordre indéfinissable. Notre réparateur scrute alors chacun d’entre eux, puis reconsidère à plusieurs reprises nos pneumatiques. Il semble découvrir pour la première fois le travail qui l’attend. En voyant la machine pressurisée pour déchausser la chambre à air, il empoigne une de nos roues et la cale sur l’appareil. Il expérimente alors chacune des pédales pour actionner l’engin sans trop de conviction. Il nous semble clair qu’il ne s’agit pas de l’homme de la maison. A son grand soulagement, un voisin qui n’a pas vraiment l’air plus dégourdi tape à la porte, et rassuré, le vieil homme lui donne les directives de travail. Voila une bien belle équipe ! Le pistolet de pression est un véritable casse-tête pour le drôle de binôme. Nous nous interposons humblement pour les mettre sur la voie, et une fois la chambre à air écartée du pneu, nos deux hommes, sentant une résistance, se mettent à la tirer comme des mules sans avoir pris soins de déloger la valve de son embrasure. Un peu gêné, nous nous permettons une fois de plus d’intervenir avant qu’ils ne l’arrachent (c’est que les chambres à air de cette taille sont rares par ici). En trouvant la perforation, les deux benêts se mettent d’accord pour enfoncer à cet endroit précis un énorme clou qui bouchera l’orifice lors de la recherche d’un éventuel trou supplémentaire. Lorsque notre « sauveur » s’arme d’une grossière ponceuse poussée à pleine vitesse, nous commençons à avoir de sérieux doute quant à la durée de vie de notre chambre à air. Soucieux de donner l’illusion qu’il maîtrise la situation, notre homme applique l’anneau de latex sur une presse hydraulique chauffée à la plus haute température. Sans même avoir le temps de nous insurger, il nous fait comprendre en turc que c’est l’heure de la prière, et sans ajouter un mot, s’agenouille sur sont petit tapis crasseux. Nous sommes bouches bées. Perdant notre patience, nous attendrons néanmoins la fin du culte pour lui dire ce qu’on pense de ses méthodes, en espérant alors sauver ce qui peut encore l’être. Mais les sourates coraniques eurent raison du caoutchouc et quand le vieil homme se releva, il fallut avoir beaucoup d’imagination pour reconnaître en ce lambeau de latex un semblant de chambre à air.

Retrouvant l’agent Assan, ce dernier, constatant nos échecs accumulés lors de cette journée déplorable, nous propose de reprendre du poil de la bête en dégustant une « pide » (pizza turque) en compagnie de son professeur d’anglais convié pour l’occasion.

Du vendredi 8 février au lundi 18 février 2008, Turquie
Drapeau Turquie

Les dix jours se sont rapidement transformés en treize jours. Cette courte période sédentaire dans cette ville -dans laquelle nous ne nous serions probablement arrêtés en d’autres circonstances – nous permet de poser un nouveau regard sur la vie turque. Comme la plupart de nos contemporains, notre activité principale reste l’ingestion de litres de thé.

Erzurum

Nous profitons aussi des plaisirs du hammam qui font la réputation de la ville et qui, au détour des ruelles exigües, cachent dans leurs humbles pagnes colorés les habitués des lieux à la morphologie ventripotente, aux moustaches généreuses, et aux testicules vagabonds. Ces hammams dont se dégagent une atmosphère décontractée et bon-enfant, nous ravivent le corps et l’esprit, tout deux engourdis par la rigueur du climat.

Parfois, aux premières heures du jour, la chaleur des rayons du soleil détachent les énormes stalactites qui bordent les hauts toits du centre ville. Véritables épées de Damoclès, ces pics de glace menacent chaque seconde les passants flânant sur les trottoirs, à quelques 10m en contrebas. C’est ainsi que l’un de ces glaçons démoniaques a choisi notre innocent véhicule comme point d’atterrissage. Non content de briser plusieurs phares de Rustine, ce morceau de glace de 5kg traversa purement et simplement la bâche du toit qu’il nous a fallu réparer avec les moyens du bord : notre kit de couture, en doublant le fil, nous permettra de recoudre la déchirure que nous consoliderons avec un patch de réparation pour toile de tente…Mais à -26°C, la tâche n’est pas aisée ! Et comment trouver en pleine rue et par cette température un fer à repasser indispensable pour fixer notre réparation ? Le patron du resto d’à coté accepte généreusement de mettre sur ses fourneaux notre théière pleine d’eau. En rejoignant rapidement le lieu des réparations, l’eau reste suffisamment chaude pour agir sur la colle, et en répétant ce petit manège une demi-douzaine de fois, le résultat s’avère très satisfaisant…Nous espérons du moins qu’il tiendra le coup jusqu’à la fin de l’hiver.

Réparation de la capote 1

Réparation de la capote 2

Réparation de la capote 3

Notre nouvelle vie dans le quartier se solde par de nombreuses rencontres. Notamment celle d’Esla, d’Ece, de Mikail, d’Akut et de leur merveilleuse équipe. Ces jeunes étudiants se mobilisent pour la promotion de cette région oubliée du tourisme. Soucieux de faire découvrir les curiosités de leur terroir et avides de rencontres, ils sont à l’origine de la création d’une association bénévole qui épaule, pour ne pas dire qui supplée, un office du tourisme incompétent.

La belle équipe d’Erzurum

Nous partageons avec cette belle équipe de très bons moments. Nous n’oublierons pas la frénésie de notre dernière soirée à Erzurum passée en leur compagnie sur la piste de danse d’un des rares « bar -dancing » de la ville. Si l’on y boit que du thé, l’enivrement provient de la danse : jouant des morceaux mêlant chansons traditionnelles et boites à rythmes, les musiciens font l’unanimité. Les pas de danses ont un petit quelque chose de nos balettis occitans ou nos festnoz bretons. Entre nos amis gominés pour l’occasion et leurs cavalières mises sur leur 31, nous nous appliquons à tenir la cadence, non sans se faire surprendre par quelques soubresauts inopinés qui trahissent notre inexpérience.

Sur le dance-floor

Enfin, après un long séjour dans le grand froid nous nous voyons recevoir nos sésames. Bien que notre séjour n’aie pas été désagréable, nous sommes ravis de cette nouvelle et prévoyons notre départ pas plus tard que demain matin.